Lundi 12 Octobre 2026

Les gypses paléogènes de Mormoiron au pied du Ventoux

Ces très esthétiques figures de dissolution sous l’effet des précipitations et du ruissellement affectent des niveaux de gypse, datés de l’Eocène terminal (Priabonien, environ 35 millions d’années) et affleurant près du village de Mormoiron, au pied du Mont Ventoux. Le gypse est l’un des minéraux les plus facilement solubles puisqu’il a, à l’origine, pris naissance par évaporation d’une eau chargée en sels. Il n’y a pas d’élément d’échelle sur l’image, mais ces niveaux très blancs, centimétriques, ont probablement pris naissance au printemps et en été, dans un lac aux eaux salées en voie d’assèchement. Remis en eau par les précipitations de l’automne et de l’hiver, il était alors alimenté en argiles, qui décantaient pour former les niveaux verdâtres, plus minces, qui séparent les niveaux de gypse. Moins solubles, ces niveaux argileux forment de minuscules surplombs sur lesquels s’accrochent des fragments de matières organiques sombres, qui ne font nullement partie du dépôt d’origine, mais soulignent opportunément les contrastes de ces alternances annuelles, qualifiées de « varves ».

Point de prise de vue : 44.078 N, 5.173 E – Photo Laurent Massé.

Nous sommes au col du Limon, à 2 km du village de Mormoiron sur la route de Saint-Pierre de Vassols, là où les niveaux gypseux, protégés de l’érosion par un chapeau de molasse burdigalienne ou « Pierre du Midi », forment une cuesta d’une centaine de mètres de hauteur qui regarde vers l’est. Les niveaux gypseux affleurent largement le long de cet escarpement. Ils sont jalonnés d’anciennes carrières, sièges d’exploitations artisanales jusqu’au début du 20e siècle, et au pied desquelles les bâtiments de l’ancienne usine de traitement de Carboussan sont toujours visibles. S’il peut être dangereux de s’aventurer dans ces carrières, où les anciens fronts de taille subverticaux sont très instables, on pourra en revanche observer les niveaux de gypse dans de meilleures conditions près du col, où le chemin du Limon Blanc permet d’accéder facilement à des gradins et paliers sur lesquels on circule aisément (ci-dessous).

Point de prise de vue : 44.078 N, 5.173 E – Photo Laurent Massé.

La quarantaine de mètres de niveaux gypseux s’organise en une alternance métrique de niveaux massifs, plus pauvres en argiles, et de niveaux finement laminés, correspondant aux cycles annuels évoqués plus haut (détail sur l’image ci-dessous). Il est possible que cette architecture à grande échelle soit liée à des alternances climatiques, les niveaux laminés correspondant à des phases plus humides apportant plus d’argiles lors des pluies automnales et hivernales.

Point de prise de vue : 44.078 N, 5.173 E – Photo Laurent Massé.

Le gypse a une histoire complexe, et n’est généralement plus la forme qui a précipité directement à partir de la saumure en voie d’évaporation. Le composé dit gypse primaire qui prend naissance alors est du sulfate de calcium hydraté, de formule CaSO₄ ⋅ 2H₂O. Lors de l’enfouissement, il se déshydrate et devient de l’anhydrite de formule CaSO₄. Par la suite, il s’hydrate à nouveau pour donner du gypse secondaire, à faciès saccharoïde (semblable à des cristaux de sucre) comme sur la première image, ou encore fibreux. Mais sur le cliché ci-dessous, il est possible que ce faciès « pied d’alouette » puisse correspondre au gypse primaire non recristallisé.

Point de prise de vue : 44.078 N, 5.173 E – Photo Anne Laroche.

De fortes variations latérales d’épaisseurs dans un bassin lacustre subsident

Au pied du Mont Ventoux, le bassin de Mormoiron forme un vaste amphithéâtre qui s’ouvre au sud-sud-ouest vers Carpentras (carte géologique ci-dessous). Les formations présentent un pendage général dans cette direction, d’où une organisation en auréoles d’autant plus jeunes que l’on va vers le sud-ouest. Une coupe transverse confirme cette organisation générale, avec la « cuesta » de la molasse burdigalienne nettement marquée. Les niveaux à gypse du Priabonien (anciennes dénominations du Ludien et du Stampien dans la légende ci-dessous) ont pris naissance dans un contexte en extension, au cours duquel de larges fossés s’ouvraient entre Ventoux et Luberon. Occupés par des lacs, ils ont été le siège d’une sédimentation continentale dont les épaisseurs présentent d’importantes variations latérales du fait de la tectonique active engendrant une importante subsidence. S’ils ne font qu’une quarantaine de mètres à Mormoiron, les gypses dépassent 200 m d’épaisseur 5 km plus au sud, près de Malemort du Comtat où la carrière Siniat est exploitée par la société Etex. Une coupe NNO-SSE depuis Crillon-le-Brave jusqu’à Méthamis montre parfaitement ces variations latérales.

Réalisé avec Visualiseur Infoterre - https://infoterre.brgm.fr/viewer/MainTileForward.do - © BRGM.

Le gypse est loin d’être la seule ressource à avoir été exploitée dans le bassin de Mormoiron, comme en témoignent les nombreuses carrières, pour la plupart abandonnées et réhabilitées, que l’on trouve à proximité. Au-dessus des calcaires urgoniens au sens large, qui forment le large amphithéâtre boisé s’étendant au pied du Ventoux, les sables ocreux de l’Albo-cénomanien (110 à 95 millions d’années) forment les discrets reliefs boisés entre Mormoiron et Villes-sur-Auzon, et s’étendent vers le nord jusqu’à Bédoin. C’est près de cette localité que l’on trouve l’essentiel des anciennes carrières d’ocres, toutes abandonnées à l’exception de la carrière des Crans et des Deffends, où la société Sibelco exploite le sable pour la production de silice. Entre Mormoiron et Villes-sur-Auzon, un certain nombre de sites sont accessibles, dont le ravin des Sitos qui offre une longue coupe où l’on peut observer les stratifications lenticulaires des sables ocreux dans d’excellentes conditions.

Réalisé avec Google Earth Pro - scans des cartes géologiques au 1/50000 - © BRGM.

En remontant la série stratigraphique, les argiles du Ludien (Bartonien, Eocène supérieur) ont été exploitées pour la production d’attapulgite et de smectite, à usages pharmaceutiques ou dans l’industrie agro-alimentaire. Récemment remblayées, les carrières restent visibles sur la perspective Google Earth 3D ci-dessus, ce sont les quelques zones claires à l’est immédiat du viillage. Pour terminer, la molasse burdigalienne, qui recouvre les gypses en discordance et forme la cuesta à l’ouest du village, est exploitée en tant que pierre de construction à quelques kilomètres au nord, à Crillon-le-Brave, par les sociétés Pierre de Crillon et Sapède. C’est la fameuse « pierre du Midi », qui a obtenu une Indication Géographique officielle de l’INPI en juillet 2024.

Un musée géologique et archéologique mettant en valeur les découvertes locales

Au-delà des faunes de mollusques d’eaux saumâtres, abondantes en particulier dans les calcaires de Méthamis, le Priabonien de Mormoiron a livré diverses empreintes de mammifères et d’oiseaux. En 1904, un squelette complet de Paleotherium magnum, un mammifère voisin des actuels tapirs, est retrouvé dans la carrière des Plâtrières encore en activité. Un moulage est visible au sous-sol du musée de Mormoiron (ci-dessous). La position de la tête, rabattue vers le bassin, semble indiquer un dessèchement rapide des ligaments vertébraux externes sous un climat chaud et sec.

Palaeotherium magnum du musée de Mormoiron découverte géologique Ventoux Luberon 2023
Point de prise de vue : 44.068 N, 5.184 E – Photo Laurent Massé.

Le musée de Mormoiron, construit à l’initiative de la municipalité en 1987, est attenant à la bibliothèque. Outre le moulage du Paleotherium, il abrite de riches collections consacrées à la géologie, à l’exploitation minière, ainsi qu’à diverses découvertes archéologiques locales, le tout accompagné d’une abondante iconographie. Cette belle réalisation, accessible toute l’année sur demande pour les groupes, est située au cœur du village, à quelques pas de la mairie et de l’église Saint-Laurent, dont un pan entier du chevet incorpore des moellons de gypse (ci-dessous). Inattendus dans un édifice religieux, ils ne sont manifestement pas d’origine, et ont probablement été rajoutés à la faveur d’un remaniement récent.

L'église de Mormoiron découverte géologique Ventoux Luberon 2023
Point de prise de vue : 44.067 N, 5.184 E – Photo Laurent Massé.

En flânant dans les ruelles alentour, vous pourrez vous amuser à chercher d’autres moellons de gypse, que l’on trouve un peu partout dans les murs du vieux village. Et toujours, par-dessus les toits en direction du nord, l’imposante et austère masse du Mont Ventoux au sommet dénudé domine le paysage. On pourrait ainsi croire que Mormoiron est facilement visible du sommet mais, la faute à des voiles de brume persistants dans les points bas même par temps clair, ça n’est pas forcément toujours le cas, comme nous le constaterons d’ici quelques mois…

Point de prise de vue : 44.068 N, 5.185 E – Photo Patrice Onfray.

Pour aller plus loin

Sur le Priabonien évaporitique du bassin de Mormoiron : un diaporama exhaustif destiné aux formateurs, par Eric Lecoix.

Sur le gypse de Mormoiron : une ressource du site de la lithothèque de l’académie d’Aix-Marseille.

Sur les figures de dissolution dans les gypses de Mormoiron : par Pierre Thomas, sur le site Planet Terre de l’ENS de Lyon.

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