Lundi 19 Octobre 2026
Le Coulet de la Soulière sur le plateau du Coiron en Ardèche
Au détour d’une petite route en Ardèche, à mi-chemin entre Aubenas et Privas, ces formations très litées et manifestement usées par les intempéries émergent brusquement d’un plateau agricole assez monotone, couvert de prairies et de quelques zones boisées, et sans affleurements rocheux visibles ou presque. Pour un œil averti, on a bien ici tous les caractères de tufs d’explosions phréatomagmatiques, formés par des déferlantes d’un mélange de vapeur d’eau et de matériaux rocheux pulvérisés par les violentes explosions résultant de la rencontre d’un magma basaltique avec une nappe phréatique ou un lac. Ces éruptions laissent en général dans le paysage une empreinte facilement reconnaissable, sous la forme d’un « maar », vaste cratère plus ou moins circulaire, souvent occupé par un lac lorsque le cratère est récent ou lorsque le drainage de la dépression n’est pas suffisant. Parmi les plus célèbres exemples français, citons le Gour de Tazenat et le Lac Pavin de part et d’autre de la Chaîne des Puys et du massif du Sancy, le Lac-d’en-Haut de La Godivelle sur le Cézallier, le Lac du Bouchet sur le Plateau du Devès, ou le Lac d’Issarlès aux confins du Vivarais. Citons également, pour prendre un exemple où le lac a disparu, le maar de La Sauvetat sur le plateau du Devès, que nous irons visiter d’ici quelques semaines. Mais ici, nulle trace de maar dans le paysage. Il a pourtant existé, mais il n’est plus visible.
De tels dépôts phréatomagmatiques sans maar reconnaissable sont loin d’être une exception, comme nous aurons l’occasion de le vérifier dans de futurs articles. Tout dépend de l’âge des formations. Nous sommes ici sur le plateau du Coiron, dont les éruptions sont datées entre 6 et 8 millions d’années. C’est bien plus vieux que la plupart des maars cités plus haut (le Lac Pavin, par ailleurs le plus jeune des volcans du massif Central, a à peine 7000 ans), et largement suffisant pour que l’érosion ait eu ici le temps d’en effacer les traces, d’autant que pluies cévenoles et érosion méditerranéenne sont particulièrement actives dans le secteur.
Une vue plus large du point de prise de vue montre que nous sommes au niveau d’un petit col, appelé en fonction des sources « Coulet » ou « Goulet » de la Soulière – j’ai retenu la première orthographe, qui est celle que l’on retrouve sur les cartes de l’IGN. Facilement accessible, via la petite route de Freyssenet depuis le Col de l’Escrinet sur la D104, il sépare à droite (sur la photo ci-dessous) le ravin du Ruisseau de Barbeirol, qui rejoint l’Ouvèze 5 km au nord-est, et à gauche celui du Ruisseau de Barbes, qui rejoint l’Auzon puis l’Ardèche une quinzaine de kilomètres au sud. Les tufs affleurent largement près du col, et sont recouverts de coulées de basalte qui forment le sommet du Serre Blanc, extrémité sud-est de la Crête de Blandine, dont le sommet, à 1 km au nord-ouest, est le point culminant du Plateau du Coiron à 1017 m. La limite entre les tufs phréatomagmatiques et les coulées basaltiques est particulièrement nette. Très pauvres en phénocristaux, ces basaltes, qui forment l’essentiel du plateau du Coiron, ont été alimentés par de nombreuses cheminées actuellement visibles sous forme de dykes. L’un d’entre eux traverse l’empilement des tufs phréatomagmatiques. Il est visible au premier plan, c’est la masse rocheuse en bord de route derrière le poteau électrique. Contrairement aux coulées basaltiques, il est très riche en phénocristaux.
Le plateau du Coiron, une province volcanique originale et très méconnue
Avant d’explorer plus en détail les formations du Coulet de la Soulière, il faut prendre le temps de parler du plateau du Coiron, une des provinces volcaniques les plus méconnues du Massif Central. Tout-à-fait au sud-est du grand ensemble volcanique du Velay et du Vivarais, il est reconnaissable à sa silhouette en « feuille de chêne » tout-à-fait caractéristique, également nettement visible sur une carte du relief. Il s’allonge sur une vingtaine de kilomètres depuis le Col de l’Escrinet au nord-ouest jusqu’au château de Rochemaure qui domine le Rhône face à Montélimar au sud-est. Les marges sud et est du plateau sont découpées en un ensemble de longues lanières, appelées « digitations », et séparées de vallées étroites le long desquelles remontent les principales voies d’accès au plateau.
Cette morphologie unique est due au fait que l’entablement de coulées basaltiques (parfois jusqu’à 10 coulées superposées) s’est mis en place il y a 6 à 8 millions d’années dans une ancienne vallée de l’Ardèche, alors creusée dans les formations marneuses du Crétacé inférieur. Particulièrement sensibles à l’érosion, ces marnes ont depuis donné lieu à ce qui est sans conteste la plus spectaculaire « inversion de relief » de coulées basaltiques visible sur le territoire de France métropolitaine. On ne peut qu’être impressionné, entre Saint-Jean le Centenier et Alba-la-Romaine, par l’austère rempart de basalte noir qui arme le plateau et domine la vallée de l’Escoutey de plus de 400 m. Le contraste de couleur avec les marnes blanches du Valanginien sous-jacentes, lorsqu’elles sont visibles, ne fait que renforcer cette impression. C’est d’ailleurs ici que se rencontrent les sites les plus spectaculaires du secteur, avec les villages de Mirabel et Saint-Laurent-sous-Coiron perchés à l’extrémité de leurs « digitations », ou encore l’imposant neck basaltique de Sceautres, sur lesquels nous reviendrons dans de futurs articles. En revanche, dès que l’on arrive sur le plateau, le paysage n’a plus rien de spectaculaire contrairement aux secteurs qui l’entourent, et c’est très probablement pour cette raison que le Coiron est aussi méconnu.
Sur l’extrait de carte géologique ci-dessous, on ne voit que les trois quarts nord du plateau. Le Coulet de la Soulière est situé presque au niveau du « pédoncule » de la feuille de chêne, au niveau de ce qui est l’une des deux plus vastes zones d’affleurement de tufs et pépérites (en beige très clair – la seconde est juste au sud de Privas, autour du Château de Rochessauve). Même si aucun élément morphologique ne permet de préciser le contour du maar de la Soulière, l’extension de la langue de tufs vers le sud, associée à leur pendage marqué (jusqu’à 20°) dans cette même direction, semble indiquer que le point de sortie du magma se situait en direction de Boulaigue.
Un joli dyke basaltique recoupant des dépôts aux formes étonnantes
Sur la seconde image, le dyke n’était visible que sous la forme d’une masse rocheuse derrière un poteau électrique. Sur le cliché ci-dessous, dans une orientation exactement opposée, on peut voir son prolongement vers l’est, de l’autre côté de la route, alors que les tufs phréatomagmatiques lités qu’il recoupe affleurent dans la prairie sur la droite de l’image. On trouve encore des affleurements de ce dyke de basalte à phénocristaux quelques centaines de mètres plus loin, dans la zone boisée à l’horizon, avant qu’il ne disparaisse complètement. Vers l’ouest, on voit nettement (au premier plan) s’en détacher une lame de basalte parfaitement verticale. D’une largeur voisine du mètre, elle s’étire sur une soixantaine de mètres de longueur avant de disparaître sous les tufs phréatomagmatiques.
Sur l’image ci-dessous, prise depuis le bord de la route, on est presque dans l’axe de cette lame de basalte, dont on voit parfaitement la verticalité et la linéarité. Sur la droite, les tufs phréatomagmatiques encaissants apparaissent dans la prairie au second plan.
Le basalte qui forme le dyke est riche en phénocristaux. Il n’y a pas d’échelle sur l’image ci-dessous, mais on y voit deux plages centimétriques ainsi que quelques masses plus petites d’un clinopyroxène (décrit comme abondant dans tous les dykes du plateau du Coiron). En bas à droite, la masse plus claire à l’aspect grenu semble être constituée d’olivine. Il pourrait donc s’agir donc d’une enclave de péridotite.
Les tufs phréatomagmatiques sont très largement visibles de part et d’autre de la route. D’une épaisseur qui semble atteindre la centaine de mètres, ils contiennent des fragments de verre basaltique et des fragments du substratum calcaire du plateau du Coiron. Les blocs de grande taille n’y sont pas particulièrement abondants, d’où l’aspect finement lité et régulier des dépôts. Mais je n’ai pas d’image pour illustrer cet aspect, car ce qui retient l’œil ici, bien plus que la nature pétrographique du matériel, c’est l’aspect tout-à-fait singulier que présentent ces formations. Contrairement aux conditions habituelles d’exposition de ce type de tufs, assez peu résistants, et que l’on observe donc essentiellement sur des coupes fraîches, dans une carrière ou en bord de route, il n’y a pas ici de front de taille artificiel. Les affleurements présentent donc des arêtes arrondies, usées par les précipitations et le ruissellement. Si l’on y ajoute un pendage marqué vers le sud, on a parfois, sur certaines perspectives (ci-dessous), l’illusion de masses glissées et échouées en bord de route – c’est en tout cas l’impression qu’ont eu certains membre de GéoLozère lors de notre venue en Juin 2019.
Ce matériau, à la fois tendre et résistant, semble avoir été utilisé pour tailler des abreuvoirs pour le bétail. Celui-ci, à quelques mètres de la route, a manifestement été abandonné avant même d’être dégagé et transporté. Sa présence incongrue au milieu des tufs ne fait que renforcer le caractère singulier de ce lieu méconnu.
Avant de quitter le Coulet de la Soulière, profitons du panorama en direction du nord (ci-dessous), qui s’ouvre vers les formations sédimentaires de la vallée de l’Ouvèze et les échines de socle varisque à l’horizon (Serre de Muans – Côte de Charbonnier). Charay et le Serre de Pied-Vernet correspondent respectivement au Jurassique supérieur et au Trias, tandis que le Serre de Gruas, dominant les faubourgs de Privas à peine visibles, est déjà métamorphique. A la gauche de l’image, le Serre de Pied de Bœuf correspond aux quelques reliefs volcaniques détachés du plateau au nord du Col de l’Escrinet.
Pour aller plus loin
Sur le plateau du Coiron : un document consacré aux paysages sur le site du PNR des Monts d’Ardèche. NB : le parc propose également une page dédiée aux volcans du Coiron, mais dans la mesure où le plateau en lui même ne fait pas partie du périmètre du PNR, aucun des sites majeurs du plateau n’y est présenté !
Sur les volcans du Massif Central en général, avec le chapitre consacré au Velay et au Coiron en pages 27 à 30 :
Sur le Coulet de la Soulière : par Benoît Urgelli, le cinquième arrêt d’une école de terrain d’une journée sur le plateau du Coiron, sur le site Planet Terre de l’ENS de Lyon.
Sur le volcanisme du Massif du Coiron, une publication déjà très ancienne mais très détaillée (près de 300 pages) :
D’autres publications existent sur le volcanisme du plateau du Coiron, mais malheureusement aucune n’est disponible en ligne !
La notice de la carte géologique de Privas :
* Imperfection humaine
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La semaine prochaine : Le plateau de l’Aubezou, aux confins de l’Ardèche et de la Lozère
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