Lundi 5 Octobre 2026
L’Arpon du Diable et le Panorama du Plomb du Cantal
Quelques semaines après avoir évoqué, autour du Puy Mary, la belle morphologie glaciaire du massif cantalien, nous voici de retour sur les crêtes du plus vaste stratovolcan européen, cette fois-ci près de son point culminant (1855 m), par ailleurs deuxième sommet du Massif Central derrière le Puy de Sancy (1885 m). Depuis le sommet du Plomb du Cantal, on peut observer vers le sud-ouest la crête de l’Arpon du Diable, rempart méridional d’un petit cirque glaciaire dominant l’amont de la vallée de la Cère, et arborant un spectaculaire profil en marches d’escalier. Il s’agit d’une alternance de coulées de trachyandésite, plus dures et formant des abrupts, et séparées de talus herbeux correspondant à des brèches de nuées ardentes, plus tendres. Caractéristique des crêtes de la partie centrale du massif, cet empilement âgé de 8 à 6 millions d’années représente les dernières phases de l’édification du stratovolcan, avant son ennoiement sous la carapace de basaltes dits « supracantaliens » qui forment les vastes plateaux triangulaires qualifiés de planèzes, particulièrement bien développés au nord et à l’est.
On atteint facilement l’Arpon du Diable depuis la station d’arrivée du téléphérique du Lioran, via un sentier qui contourne le dôme du Plomb du Cantal par l’ouest, et rejoint en suivant les crêtes, donc presque sans dénivelé, le petit col visible tout-à-fait à gauche de l’image. Ici, au pied du Puy Brunet, on pourra observer les dernières phases de l’édification du stratovolcan, et les premières phases du volcanisme supracantalien. Sur le chemin du retour, on montera jusqu’au sommet du Plomb, pour profiter d’un panorama sur le stratovolcan, et les immensités qu’il domine à 360°.
La trace des dernières éruptions explosives du stratovolcan
Depuis le belvédère du buron de Lastache, à Font-de-Cère près de la station du Lioran (ci-dessous), on voit l’intégralité du cirque glaciaire, qui s’ouvre vers le nord-est en fer à cheval, depuis l’Arpon du Diable, en passant par le Puy Brunet, le dôme du Plomb du Cantal, et jusqu’à la station d’arrivée du téléphérique du Lioran. L’éclairage d’une fin d’après-midi, associé aux plaques de neige qui encombrent les replats herbeux séparant les abrupts, souligne parfaitement l’empilement de coulées (au minimum une dizaine) et de brèches de nuées ardentes, visible sur au moins 300 m d’épaisseur. Partiellement masquées par des talus d’éboulis sous le Plomb du Cantal, certaines coulées restent néanmoins nettement visibles, et présentent d’ailleurs une prismation très grossière que l’on devine même à cette distance.
Cet empilement de coulées et de brèches de nuées ardentes est visible dans toute la partie centrale du Cantal, mais plus ou moins nettement en fonction des secteurs. Il existe sur l’autre versant de la vallée de la Cère, en particulier au nord-est du Puy Griou, mais sans y être aussi spectaculaire. En revanche, nous verrons d’ici quelques semaines un autre bel exemple sur la crête de Cabrespine dans la vallée de la Jordanne. Représentées en marron clair sur la carte géologique et visibles sur la perspective 3D Google Earth ci-dessous, ces formations sont plus ou moins contemporaines de la mise en place des dômes de la partie centrale, dont le Puy Griou (phonolites en vert sur la carte ci-dessous) ou le Puy Mary sont les plus célèbres exemples. Vestiges de la partie construite du stratovolcan, elles s’étendent sur un rayon de 15 km autour du centre, et rempliraient une fosse volcano-tectonique centrale, qualifiée de caldeira par certains auteurs même si elle ne résulte pas, comme dans les Monts Dore, d’une explosion cataclysmique unique. Les empilements laissent la place vers l’aval aux formations bréchiques, dépôts d’avalanche de débris ou de lahars qui s’étalent jusqu’à 40 km du centre, et sur lesquels nous reviendrons dans de futurs articles.
Les éruptions responsables de cet empilement étaient de type vulcanien à sub-plinien, autrement dit explosives, mais sans que le volume de matériel projeté dans l’atmosphère n’autorise la formation de niveaux cendro-ponceux épais, par ailleurs très peu abondants dans le Cantal. Les coulées de trachyandésite, plus dures, peuvent présenter un aspect massif avec des prismes verticaux lorsque la lave était suffisamment fluide pour s’écouler, ou au contraire un aspect de « brèches de progression », lorsqu’une lave plus visqueuse se solidifie partiellement alors qu’elle est encore mobile, et donc se fracture sous l’effet de son propre mouvement. Je n’ai pas d’images de ces coulées vues de près, n’ayant eu qu’une seule fois l’occasion d’aller sur l’Arpon du Diable, et malheureusement sans appareil photo.
Sur les crêtes du Plomb du Cantal, la transition vers les basaltes supracantaliens
Sur l’extrait de la carte géologique départementale harmonisée ci-dessous, l’empilement de coulées de trachyandésite et de brèches de nuées ardentes est représenté dans des teintes bleu pâle. Il affleure sur la quasi-totalité des flancs de la vallée de la Cère au sud d’une ligne Elancèze – Plomb du Cantal. En revanche, sur la ligne de crête Plomb du Cantal – Puy Brunet – Puy de la Cède – Col de la Chèvre, des formations différentes affleurent. Il s’agit de brèches et de scories, probablement associées aux premières éruptions basaltiques supracantaliennes. Au niveau du petit col entre le Puy Brunet et l’Arpon du Diable, on trouve un bel affleurement de ces brèches, montrant des alternances rapides de niveaux fins et grossiers, avec des caractères qui évoquent un anneau de tufs phréatomagmatiques. Elles surmontent clairement les dernières coulées trachyandésitiques du stratovolcan. Le Puy Brunet, quant à lui, semble être une petite cheminée de trachybasalte associée à des scories stromboliennes.
Bien moins spectaculaire que le Puy Mary ou le Puy Griou, le Plomb du Cantal n’en est pas moins identifiable de loin, en particulier depuis l’est où il se voit par temps clair depuis les crêtes de la Margeride. Ce petit dôme elliptique, d’une cinquantaine de mètres de haut et d’une centaine de mètres de diamètre, est le culot d’un ancien point de sortie des laves basaltiques supracantaliennes, déchaussé par l’érosion. Daté d’environ 3 millions d’années, il est nettement plus jeune que les trachyandésites qu’il surmonte, et a probablement alimenté des coulées qui se sont épanchées vers l’est, en direction de Prat-de-Bouc et de la planèze de Saint-Flour. Il montre sur sa face ouest (ci-dessous) quelques prismes grossiers. On y accède très aisément via une piste aménagée avec des marches, jusqu’au belvédère où une table d’orientation est plus ou moins accessible en fonction de la fréquentation du lieu.
Le panorama du Plomb du Cantal, exceptionnel avant tout sur le stratovolcan lui-même
Même au sommet du Massif Central ou presque, le panorama du Plomb du Cantal est loin d’être le plus spectaculaire de la région. Nous étions il y a quelques semaines, plus à l’est, au sommet de la Margeride ou au sommet du Mont Mézenc, qui, du fait de leur proximité avec les Alpes et de leur position plus centrale, offrent une foule de détails qui accrochent la vue, à proximité comme au loin. Au sommet du Cantal en revanche, rien n’émerge vers l’ouest, où les plateaux limousins étalent leur apparente monotonie jusqu’à l’Atlantique. Et vers l’est, à l’exception du Mont Mézenc visible par temps clair, même monotonie des crêtes margeridiennes et aubracoises, alors que les Alpes sont bien trop loin pour être visibles. Le Cantal apparaît ainsi comme un promontoire isolé au milieu d’immensités bleutées qui s’évanouissent progressivement dans le lointain.
Une exception majeure en direction du nord toutefois. Le Massif du Sancy, à une cinquantaine de kilomètres environ, est parfaitement visible. Encadré par les reliefs caractéristiques de la Banne d’Ordanche à gauche et du Puy-de Dôme à droite, il domine les plateaux de l’Artense et du Cézallier qui le séparent du Cantal. Tout-à-fait à droite, à l’avant du Puy-de-Dôme, le cône boisé du Puy De Montchal marque l’emplacement du Lac Pavin (invisible d’ici), le plus jeune des maars du Massif Central.
Si le lointain n’offre aucune autre perspective marquante, en revanche le panorama sur le stratovolcan est époustouflant. Le Plomb du Cantal est situé à l’extrémité sud-est du système de longues arêtes effilées qui séparent les cirques glaciaires de la région centrale. Logiquement, c’est donc en direction de l’ouest que l’on a le panorama le plus complet sur le cœur du stratovolcan. La vue ci-dessous apparaît d’ailleurs progressivement au cours de la montée en téléphérique vers le Plomb du Cantal, et même s’il fait froid au sommet, on peut l’admirer tranquillement assis à l’abri dans la salle panoramique du Refuge du Plomb, en sirotant un café ou toute autre boisson chaude. Au premier-plan, la haute vallée de la Cère et le village des Chazes sont blottis au pied du Puy Griou et de son voisin le Puy de l’Usclade. Ces deux dômes phonolitiques, d’ailleurs plus ou moins retaillés en « cornes » par l’érosion glaciaire, jalonnent la crête qui séparent la vallée de la Cère de celle de la Jordanne, au second plan, et dont le fond n’est pas visible. Cette seconde vallée est limitée par la crête du Puy Chavaroche, et forme à l’amont l’un des quatre cirques glaciaires qui entaillent la pyramide du Puy Mary. Juste à gauche, le dôme de phonolite du Roc d’Hozières émerge à peine du cirque du Falgoux, tandis qu’à l’horizon le Puy Violent marque la tête de la planèze du même nom, qui s’étend en direction de Salers.
Vers le Nord-Ouest, le Puy de Peyre-Arse domine les crêtes, tandis que le Puy Bataillouse et le Téton de Vénus surplombent le cirque de Font d’Alagnon près de la station du Lioran.
En direction de l’est, la vue s’étale sur les planèzes supracantaliennes qui rejoignent l’horizon. A la gauche de l’image, la vaste planèze triangulaire de Saint-Flour est limitée par les vallées du Lagnon (tout-à-fait à gauche) et de l’Epie (au centre), qui se rejoignent à Prat-de-Bouc. Vers la droite de l’image, la planèze de Cézens et la vallée du Brezons rejoignent la vallée de la Truyère, au cœur de l’un des secteurs les plus sauvages et méconnus du stratovolcan cantalien. A l’horizon, seuls les reliefs du Mézenc et du Mont Lozère rompent la monotonie des crêtes margeridiennes et aubracoises.
Pour terminer sur une touche d’anthropomorphisme éhonté, il me semble que la vie de ces Salers est infiniment plus agréable que celle de leurs congénères de plaine…
Pour aller plus loin
Sur les paysages du Cantal : le Centre de Ressources des paysages d’Auvergne Rhône-Alpes propose ce chapitre consacré au Cantal, un très bon récapitulatif de toutes les particularités morphologiques de ce strato-volcan.
Pour les marcheurs et randonneurs : quelques suggestions de randonnées autour du Plomb du Cantal, sur le site Visorando.
Sur les volcans du Massif Central en général, avec le chapitre consacré au Cantal en pages 15 à 25 :
Sur les formations pyroclastiques du Cantal et la question de l’existence d’une caldeira centrale :
Sur l’évolution morpho-structurale et la dynamique éruptive du Cantal, une thèse de 2011 qui ré-examine les preuves de l’existence d’une caldeira :
La notice de la carte géologique de Murat :
* Imperfection humaine
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