Lundi 28 Septembre 2026

Au cœur des « enfers » lozériens de la vallée du Lot

A la vue de ces formations grises ravinées sur lesquelles aucune végétation ne parvient à s’accrocher, on pourrait hésiter à s’aventurer sur le petit chemin qui les surplombe. D’autant que leur dénomination locale, les « enfers » (dont je ne connais pas l’origine), a plutôt tendance à vous dissuader de vous en approcher. Il n’y a pourtant que très peu de risques à part celui d’une glissade et, malheureusement, les amateurs de fossiles qui connaissent la richesse en bélemnites et ammonites pyritisées de ces marnes gris-bleu du Toarcien (Jurassique inférieur, 184 à 175 millions d’années) n’ont jamais hésité à s’y aventurer pour s’y servir, voire les piller. Nous sommes ici dans la vallée du Lot, à quelques kilomètres à l’aval de Mende, près du pittoresque hameau de Cénaret perché au pied d’un chicot rocheux surplombant les méandres de la rivière.

Ces « enfers » sont fréquents à la périphérie nord des Grands Causses, partout où le Toarcien affleure. C’est particulièrement vrai dans le Valdonnez, à une dizaine de kilomètres au sud-est, là où ces marnes atteignent leur épaisseur maximale (plus de 100 m) et forment de larges zones de prairies et cultures dégagées par l’érosion du Bramont et de la Nize. Situées dans l’aire d’adhésion du Parc National des Cévennes, les communes du Valdonnez ont depuis fort longtemps pris un arrêté intercommunal interdisant tout ramassage de fossiles. Mais à Cénaret, nous sommes hors périmètre de protection, d’où l’initiative de l’Association Paléontologique des Hauts Plateaux du Languedoc (A.P.H.P.L.) d’y installer un panneau pédagogique, aux effets que l’on espère dissuasifs.

Point de prise de vue : 44.513 N, 3.398 E – Photo Laurent Massé.

Les « badlands », des formes d’érosion spectaculaires dans des roches peu consolidées

Il se dégage une surprenante beauté de ces croupes arrondies évoquant des échines de pachydermes, et des profondes et sinueuses entailles qui les séparent. Ce sont des formes caractéristiques de l’érosion par ruissellement dans des roches tendres de type marnes, argiles ou sables, là où la pente devient trop forte pour que la végétation puisse s’y accrocher. Au-delà des dénominations locales, le terme retenu en géomorphologie pour les qualifier est celui de « badlands », d’après les formations du célèbre parc national du même nom dans le Dakota du Sud. Mais nul besoin de traverser l’Atlantique pour observer de magnifiques paysages ravinés par l’érosion. A commencer par les Bardenas Reales entre Saragosse et Pampelune en Espagne, ou encore en France, les spectaculaires « Terres Noires » du Dauphiné et des Préalpes, localement qualifiées de « robines » ou « roubines », et que nous évoquions il y a quelques semaines, au cœur de la combe anticlinale de Séderon dans les Baronnies. Datées du Callovien et de l’Oxfordien (165 à 155 millions d’années), elles sont légèrement plus jeunes que les enfers lozériens. Sur la périphérie du Massif Central, on trouve en revanche quelques badlands dans des formations de même âge, des monts du Lyonnais au Quercy, mais jamais aussi spectaculaires que dans les Grands Causses.

L’instabilité relative de ces roches tendres les rend sujettes à des glissements de terrain fréquents, qu’ils soient lents et insidieux comme le montrent les incessantes déformations, régulièrement raccommodées, du revêtement des routes qui les parcourent, ou bien plus catastrophiques, comme l’évènement majeur survenu autour de Cénaret fin Mai 1856 et que j’évoquerai plus bas. J’étais donc le premier à penser que ces formes évoluent rapidement à l’échelle de quelques années, surtout dans une région régulièrement soumise aux épisodes de fortes précipitations cévenoles et méditerranéennes. Et pourtant, en se livrant au jeu des 7 différences entre la première image, datée d’Août 2025, et le cliché ci-dessous, pris exactement du même endroit 21 ans plus tôt en Août 2004, force est de constater qu’il n’y a pratiquement aucune modification de la morphologie des ravines. Cela tend à confirmer que, hors glissements en masse des dépôts marneux, leur surface est très peu affectée par le ruissellement à court terme.

Point de prise de vue : 44.513 N, 3.398 E – Photo Laurent Massé.

La série sédimentaire jurassique des Grands Causses

A Cénaret (carte géologique ci-dessous), nous sommes à l’extrême limite de l’extension septentrionale des formations sédimentaires jurassiques. Les terrains métamorphiques sur lesquels elles reposent affleurent à environ 1 km au nord, dans le Valat de la Counquettes. Nous aurons l’occasion de revenir sur la série sédimentaire jurassique des Grands Causses dans de futurs articles, mais pour aujourd’hui je me dois d’évoquer dans quel contexte les formations observées autour de Cénaret ont pris naissance. Bien que déjà ancienne (1979), la notice de la carte géologique au 1/50000 de Mende (en lien à la fin de cet article) propose en page 19 une coupe synthétique au caractère définitif, que j’utilise très largement sur le terrain pour relier la morphologie et les paysages à l’âge et à la nature des dépôts.

Réalisé avec Visualiseur Infoterre - https://infoterre.brgm.fr/viewer/MainTileForward.do - © BRGM.

Les terrains jurassiques s’organisent en trois grands ensembles, avec à la base une première corniche formée des dépôts de la base du Jurassique inférieur (Hettangien et Sinémurien, 200 à 190 millions d’années, en rose vif et rose pâle sur la carte). Peu marquée dans ce secteur, elle correspond aux alternances de calcaires dolomitiques beiges et d’argiles bleues, lagunaires à littorales, visibles partout autour de Mende, et protégées de l’érosion par des niveaux calcaires plus durs. Cette première corniche est surmontée d’un second ensemble, essentiellement marneux, daté de la base du Jurassique inférieur (Pliensbachien et Toarcien, 190 à 175 millions d’années, en violet et bleu sur la carte). Formant de grands talus couverts de prairies et de cultures, entre autres partout autour de Cénaret, Barjac et La Roche, ces marnes se sont accumulées dans une profondeur d’eau plus importante, voisine d’une centaine de mètres. C’est la partie sommitale de ce talus marneux qui forme les « enfers » de Cénaret.

Le niveau supérieur de la série jurassique est une seconde corniche, beaucoup plus épaisse que la première, et correspondant aux formations du Jurassique moyen, en majorité calcaires et dolomitiques, donc à nouveau plus résistantes à l’érosion (175 à 160 millions d’années, en rouge et marron sur la carte). Du fait du relèvement général des couches vers le nord, cette seconde corniche est particulièrement développée au sud, où elle forme toute la bordure des causses de Sauveterre et de Changefège au-dessus de la vallée du Lot, comme on le voit parfaitement sur la perspective Google Earth 3D ci-dessous.

Réalisé avec Google Earth Pro - scans des cartes géologiques au 1/5000 - © BRGM

Vers le nord en revanche, les seuls lambeaux de cette seconde corniche sont la petite butte-témoin de Chastel Viel qui domine le ravin des enfers, ainsi que le chicot étroit du Truc de Cénaret. Sur l’image ci-dessous, prise du petit chemin surplombant le ravin des enfers, on voit parfaitement le contraste entre les marnes grises et ravinées du Toarcien, et la teinte jaune orangé des calcaires marneux plus durs de l’Aalénien qui les surplombent (c’est le niveau en rouge sur les cartes géologiques, daté de 175 à 170 millions d’années). A l’horizon, sur la corniche du Causse de Sauveterre, ces mêmes calcaires marneux sont plus bas, et invisibles car couverts de forêts. Ils sont surmontés de falaises blanchâtres correspondant aux épais niveaux de dolomie du Jurassique moyen, dans lesquels se développent les reliefs ruiniformes si caractéristiques de cette région des Grands Causses.

Point de prise de vue : 44.514 N, 3.397 E – Photo Laurent Massé.

Le Truc de Cénaret, un chicot de calcaires marneux encore préservé de l’érosion

Une vue plus frontale et rapprochée de la face ouest du Truc de Cénaret (ci-dessous) permet de constater que la transition entre les marnes du Toarcien et les calcaires marneux de l’Aalénien est en réalité plus progressive qu’il n’y paraît. A l’approche de la limite, des bancs calcaires apparaissent dans les marnes. Ils deviennent progressivement plus épais, tandis que les passées marneuses s’amincissent. Le changement de coloration, qui paraît très tranché, est également difficile à positionner dans le détail. Ce même passage très progressif entre Jurassique inférieur et Jurassique moyen semble être la règle dans les Grands Causses, comme nous le reverrons d’ici quelques semaines sur la Cham des Bondons. Il est donc difficile d’affirmer que, comme ailleurs sur le pourtour du Massif Central, et en particulier dans le Quercy, il y a eu ici une émersion à la fin du Toarcien. En l’absence de fossiles, le milieu de dépôt des calcaires marneux de l’Aalénien reste d’ailleurs hypothétique, entre un possible approfondissement de la tranche d’eau ou au contraire un retour progressif à des conditions littorales.

Point de prise de vue : 44.513 N, 3.398 E – Photo Laurent Massé.

A la gauche de l’image ci-dessus, le Truc de Cénaret montre une face ouest plane, qui sur la vue de profil ci-dessous apparaît parfaitement verticale. Difficile, sous cet angle, de ne pas envisager un effondrement récent de tout un pan du Truc le long d’une fracture. Impossible en revanche de dater cet événement, d’autant que le pan effondré n’est absolument plus visible. L’autre flanc est presque aussi escarpé, et le Truc est ainsi réduit à une arête effilée dont il ne subsistera bientôt plus rien, mais à une échéance impossible à préciser.

Point de prise de vue : 44.513 N, 3.398 E – Photo Laurent Massé.

Un glissement de terrain majeur en 1856

Si la vitesse de l’érosion est difficile à évaluer, il semble bien que, plus que par touches discrètes et régulières, elle procède par événements paroxystiques qui remanient profondément le paysage en quelques jours. Ce fut ainsi le cas du 29 au 31 Mai 1856, lors d’un épisode resté dans les mémoires et qui engloutit en quelques heures le hameau de Fouriès et le moulin de Recoulettes (dont la localisation exacte, apparemment au sud de Cénaret le long du Lot, est impossible à préciser sur les cartes topographiques actuelles). Cet article de La Lozère Nouvelle en date du 7 Juin 1956 relate l’événement qui, fort heureusement, semble n’avoir fait aucune victime humaine. Il faut dire que les mois de Mai et Juin 1956 sont particulièrement pluvieux en France, et marqués par des inondations majeures avec de nombreuses victimes, entre autres dans la vallée du Rhône et à Lyon, ce qui a motivé la visite de Napoléon III sur place relatée dans l’article suivant de La Lozère Nouvelle. En ce qui concerne la situation météo, les réanalyses semblent indiquer un thalweg sur la péninsule ibérique, et donc une situation propice à des précipitations cévenoles et méditerranéennes, même à la fin du printemps.

Faute d’éléments précis permettant une localisation exacte dans l’article de La Lozère Nouvelle, il est bien difficile de dire quelles sont les cicatrices de cet événement dans la morphologie actuelle. Sur l’image ci-dessous, la zone bombée et boisée surmontant le lotissement au second plan est un tablier d’éboulis, qui pourrait correspondre à « l’autre grande avalanche qui touchait à leur village (La Roche) et qui faisait continuellement des progrès ». Quant au glissement principal, il semble correspondre sur l’image Lidar (que je n’ai pas incluse mais qui est consultable sur cartes.gouv.fr) à une vaste zone au relief tourmenté s’étendant entre Cénaret, Barjac et le cours du Lot.

Point de prise de vue : 44.514 N, 3.397 E – Photo Patrick Petit.

Pour terminer sur une note moins dramatique, et puisque nous parlons de précipitations, je ne peux m’empêcher d’inclure cette belle image de traces de gouttes de pluie à la surface des marnes, soulignées par un éclairage rasant. Parfaitement éphémères et fragiles en apparence, ces structures sont pourtant susceptibles d’être conservées dans l’enregistrement géologique, comme en témoignent ces équivalents datés de 250 millions d’années dans les ruffes permiennes du Salagou plus au sud.

Point de prise de vue : 44.513 N, 3.398 E – Photo Laurent Massé.

Pour aller plus loin

Peu de références cette semaine : si des publications relatives au Toarcien du haut-fond occitan sont disponibles, elle concernent essentiellement le domaine du Quercy, mais pas la région qui nous intéresse. Une publication sur le Jurassique moyen (et donc l’Aalénien) des Grands Causses existe, mais je la réserve pour de futurs articles, en particulier sur le secteur du Valdonnez au sud de Mende.

Sur les badlands : une définition et un aperçu planétaire, sur le média Futura Sciences.

Sur le Toarcien et l’Aalénien dans le nord des Grands Causses : en pages 18 à 23 de ce document de 2013, par Jean-Louis Reille, sur le site arbres-lozere.fr, avec beaucoup d’illustrations de qualité accessibles via des liens dans le texte.

Sur la géologie et les paysages dans les Grands Causses : par Laurent Bruxelles et Hubert Camus, extrait de Audra Ph. (Dir.) 2010 – Grottes et karsts de France. Karstologia Mémoires, n° 19, 360 p. Association française de karstologie.

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