Lundi 27 Juillet 2026

Le granite de la Margeride au Truc de Fortunio et au Signal de Randon

Toutes les régions granitiques recèlent des chaos de blocs, plus ou moins volumineux, plus ou moins arrondis, et reposant les uns sur les autres en un équilibre apparemment précaire. Des formes souvent évocatrices valent parfois à ces amas des noms d’animaux, de personnages, de champignons et plantes ou d’objets. Parmi les plus célèbres en France, citons ceux du Sidobre dans le Tarn, les Pierres Jaumâtres aux confins de la Creuse et de l’Allier, ou encore la forêt de Huelgoat au pied des Monts d’Arrée en Finistère, où nous irons d’ailleurs faire une escale d’ici quelques semaines. Mais aujourd’hui, nous restons en Lozère, au point culminant de la Margeride à 1550 m d’altitude, où les paysages principalement sylvestres et agricoles de cette région largement méconnue laissent place, sur quelques kilomètres carrés, à des landes d’altitude dont émergent les fameux chaos granitiques. Face au Signal de Randon, celui-ci m’a toujours évoqué un grèbe huppé, ou une poule d’eau, couvant quelques œufs de pierre bien cachés sous ses plumes tout en surveillant attentivement les crêtes alentour. A l’horizon, émergeant à peine des brumes bleutées, on devine d’ailleurs la retombée sud du stratovolcan cantalien. Car on est bien ici sur l’un des plus vastes panoramas du Massif Central.

Point de prise de vue : 44.658 N, 3.543 E – Photo Laurent Massé.

La Margeride est une longue échine de reliefs s’étendant sur près de 50 km entre le Mont Mouchet au nord-nord-ouest, aux confins du Cantal, et le Truc de Fortunio au sud-sud-est, à quelques kilomètres au nord de Mende et des Grands Causses. De nature granitique, elle n’est qu’une partie de ce qui est l’un des plus vastes plutons granitiques varisques du sud-est du Massif Central (plus de 1500 km2), qui s’étend de la vallée de l’Allier à l’est, en passant par l’Aubrac dont il constitue le soubassement, et jusqu’à la confluence du Lot et de la Truyère à l’Ouest. Le relief y est généralement peu accusé, et la présence du granite y est donc souvent discrète, d’autant que de larges secteurs sont empâtés par des épaisseurs considérables d’arène granitique, localement appelée « sisas ». Mais autour du relais hertzien du Truc de Fortunio (1550 m) et des anciens bâtiments militaires du Signal de Randon (1551 m), le doute n’est plus permis. C’est bien du granite, dont les blocs arrondis, au mois d’Août (ci-dessous), semblent posés au milieu d’un tapis de bruyères cendrées et de myrtilliers. Mais un peu plus tôt dans la saison, entre Mai et Juillet, tout un parterre de fleurs sauvages s’y épanouit.

Point de prise de vue : 44.643 N, 3.532 E – Photo Laurent Massé.

Nous reparlerons spécifiquement de la façon dont ces blocs arrondis prennent naissance d’ici quelques semaines, sur un exemple bien plus spectaculaire, les chaos de Rûnes sur le Mont Lozère. Mais pour cette semaine, nous allons surtout parler de la roche en elle-même, dont l’un des caractères les plus marquants est la présence (et l’abondance) de mégacristaux de feldspaths potassiques (plus exactement du microcline) de plusieurs centimètres de long. Visibles de loin à la surface des blocs arrondis où ils apparaissent en relief, ils ont valu à la roche son qualificatif de « granite à dents de cheval ». Sur l’extrait de carte géologique ci-dessous, il représente plus de 90% de la surface. Les spécialistes y reconnaissent un « faciès sombre », plus riche en micas, et un « faciès clair », mais nous passerons outre cette distinction. Les seules roches différentes présentes sur ce secteur sont de longs filons de quartz associés à des failles entre La Villedieu et Saint-Sauveur de Ginestoux, une masse de leucogranite à grain plus fin dans le secteur de Saint-Jean la Fouillouse (au sein de laquelle a été exploité l’un des plus importants gisements d’uranium du secteur, la mine des Pierres Plantées au Cellier), et enfin quelques placages de grès à plantes à proximité du barrage du lac de Charpal.

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Le granite de la Margeride, un « granite monzonitique porphyroïde » à « texture fluidale »

Les grands mots sont lâchés, et méritent donc un décodage en quelques images. Le granite de la Margeride est daté d’environ -320 à -305 millions d’années (fin du Carbonifère). Il a le même âge (et très probablement la même origine) que les granites du Mont Lozère – Borne et de l’Aigoual (plus exactement du Saint-Guiral – Liron) plus au sud-est. Ces trois massifs se sont mis en place lors d’une phase d’extension tardi-varisque, postérieure à la collision, mais antérieure à la mise en place du dôme granitique du Velay. Pour les spécialistes, c’est le quatrième des cinq événements métamorphiques mis en évidence dans la chronologie du socle varisque du Massif Central.

Pour faire simple, un granite monzonitique ou « monzogranite », c’est un granite un peu plus riche en micas que la moyenne (plus de 10 % de la roche totale) – par opposition au « leucogranite », déjà évoqué plus haut, qui lui au contraire en renfermera moins de 10 %. Un granite « porphyroïde » renferme des cristaux de grande taille (les fameuses « dents de cheval » évoquées plus haut), dispersés dans un fond de cristaux plus petits. Soyons clair : dans le cas du granite de la Margeride, les cristaux « plus petits » sont déjà d’une taille respectable, et les mégacristaux sont vraiment très imposants – ils peuvent par endroits dépasser les 10 cm de long. Ces mégacristaux de microcline (une variété de feldspath potassique) présentent d’ailleurs quasi-systématiquement la « macle de Carlsbad », association de deux réseaux cristallins d’orientation différente au sein d’un même individu. Ils sont facilement identifiables par beau temps car les deux réseaux cristallins ne réfléchissent pas le soleil sous le même angle lorsque celui-ci les éclaire (ci-dessous).

Point de prise de vue : 44.656 N, 3.544 E – Photo Laurent Massé.

Quant à la « texture fluidale », elle est liée au fait que ces mégacristaux se sont formés de manière précoce dans le magma granitique. Lors de sa mise en place pendant la phase d’extension tardi-varisque, le magma s’est écoulé, ou plutôt a été étiré dans le sens de l’extension, ce qui a eu pour conséquence d’ordonner tous les mégacristaux parallèlement à cette direction. Cette organisation est particulièrement visible près du Signal de Randon (les deux clichés ci-dessous), mais n’est pas rare ailleurs en Margeride. A l’échelle du massif entier, cet allongement des cristaux de feldspaths, mesurable, contribue à déterminer la direction générale de l’extension à la fin du Carbonifère.

Point de prise de vue : 44.656 N, 3.544 E – Photo Laurent Massé.
Point de prise de vue : 44.656 N, 3.544 E – Photo Laurent Massé.

L’un des plus vastes panoramas de Lozère et du Massif Central

Quittons la pétrographie du granite pour revenir sur l’exceptionnel panorama qu’offrent le Truc de Fortunio et le Signal de Randon. Si d’aventure vous parvenez jusqu’au col du Cheval Mort, vous risquez fort de vous arrêter avant la montée au relais hertzien tant le revêtement de la route d’accès est fréquemment dégradé par les conditions automnales et hivernales. Mais si vous vous y risquez quand-même, vous jouirez sans aucun effort (pas d’ascension physique comme au Puy Mary ou au Mont Mézenc) d’un site très peu fréquenté, avec un panorama à 360° duquel vous embrasserez l’intégralité des sommets du Massif Central (il y a une table d’orientation au Truc de Fortunio). Par temps clair hivernal, vous pourrez également facilement voir le massif du Mont-Blanc, plus rarement le Ventoux, et très exceptionnellement le Canigou.

Vers le sud-ouest, au-delà du lac de retenue de Charpal (sur la rive sud duquel quelques éoliennes ont poussé depuis la prise de vue), on voit à gauche le massif du Moure de la Gardille où l’Allier prend sa source, et à droite les deux « petites Pyrénées lozériennes », la Montagne du Goulet où le Lot prend sa source, ainsi qu’un petit bout du Mont Lozère où le Tarn prend sa source. Hors cadre vers la droite (donc vers le sud) apparaissent les plateaux des Causses et la crête de l’Aigoual. Cette vue est la même que celle illustrant le premier article de ce blog. Elle est également à mettre en parallèle à ce panorama depuis la plaine de Montbel pris à quelques kilomètres au sud-est. Lorsque le Ventoux est visible, c’est d’ailleurs exactement dans l’axe de la vallée du Chassezac, au centre de l’image.

Point de prise de vue : 44.642 N, 3.532 E – Photo Patrick Petit.

Vers le nord-ouest, l’intégralité du stratovolcan du Cantal est visible. Pas toujours aussi nettement que ce jour-là, où le petit dôme du Plomb du Cantal se repère parfaitement à la tête du domaine skiable de Prat-de-Bouc. Mais la silhouette de cône très aplati du plus grand volcan d’Europe est toujours identifiable. Hors cadre vers la droite (donc vers le nord), au-delà du Cézallier, on voit également très souvent les massifs du Sancy et du Puy de la Tache dans les Monts Dore. Mais malheureusement pas le Puy de Dôme, caché derrière l’échine des monts de la Margeride. Enfin, hors cadre vers la gauche, donc vers le sud, s’étalent successivement l’Aubrac, les plateaux aveyronnais du Lévezou, et enfin la Montagne Noire.

Point de prise de vue : 44.643 N, 3.531 E – Photo Patrick Petit.

Pour terminer, vers le nord-est, tous les sommets volcaniques du Velay et du Vivarais se profilent, autour du Mézenc (un autre panorama exceptionnel, d’ici quelques semaines) et de la silhouette reconnaissable entre mille du Gerbier de Jonc, où la Loire prend sa source. On est bien au cœur du château d’eau de la France.

Les sucs du Velay et la Margeride depuis le Truc de Fortunio
Point de prise de vue : 44.658 N, 3.544 E – Photo Laurent Massé.

Pour aller plus loin

Sur les paysages de Margeride : la page consacrée sur le Centre de Ressources des paysages d’Auvergne Rhône-Alpes.

Sur les macles : simple et efficace, une définition claire et quelques belles illustrations sur le comptoir géologique.

Sur la structure fluidale des granites : par Pierre Thomas, sur l’excellent site Planet Terre de l’ENS de Lyon.

Sur le magmatisme pré-permien du Massif Central, pour les plus chevronnés, un article synthétique par Michel Faure sur l’excellent site Planet Terre de l’ENS de Lyon :

Michel Faure, 29/04/2020. Structure et évolution pré-permienne du Massif Central français 3/3 – Magmatisme et scénario géodynamique, Planet Terre – ISSN 2552-9250.

Sur le granite de la Margeride, un document un peu plus ancien mais fondateur, la thèse d’état de Jean-Pierre Couturié, le principal (et premier) spécialiste du sujet, malheureusement décédé en 2024 :

Couturié J.P. (1977). Le massif granitique de la Margeride (Massif central français). Thèse État, Clermont-Ferrand, 319 p.

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La semaine prochaine : Les diatomites de Virargues-Foufouilloux dans le Cantal

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