Lundi 20 Juillet 2026
Le Sentier des Ocres de Roussillon
C’est incontestablement l’un des géosites les plus célèbres et les plus visités du géoparc du Luberon, d’ailleurs appelé à devenir grand site de France dans un avenir proche. Et aussi l’un des plus photographiés : vous trouverez très facilement cette même vue avec une recherche d’images basique sur n’importe quel moteur, puisqu’elle a été prise depuis la plate-forme centrale du sentier, l’un des endroits les plus fréquentés du site. Mais en cet après-midi de début Octobre 2023, il y avait un je-ne-sais-quoi dans la luminosité et la pureté de l’air, qui donne à l’image de cet ancien front de taille, exposé au nord, et donc généralement terni par le contre-jour, un éclat tout-à-fait inédit. Toute la richesse de la palette des couleurs, ainsi que la finesse des structures de la formation, sont parfaitement soulignées. Un excellent point de départ pour évoquer l’histoire géologique de ce gisement unique en France.
Au sens strict, le terme d’ocre – dérivé du latin ochra, lui-même issu du grec ὠχρός qui signifie « jaune pâle » – désigne une argile colorée par des oxydes et hydroxydes de fer, avec une large palette de teintes qui vont en réalité du jaune au brun au rouge violacé, en passant par toutes les nuances d’orange et de rose. Or ces argiles ne représentent jamais plus d’un quart de la formation, essentiellement sableuse. Le terme d’ocres est donc abusif, ou restrictif. Il faut plutôt parler de « sables ocreux », comme sur la légende de la carte géologique (voir ci-après). Les sables ocreux de Roussillon font partie du massif ocrier du bassin d’Apt, qui s’étend vers l’est jusqu’au-delà de Gignac, et comprend les exploitations souterraines de Bruoux ainsi que le célèbre « Colorado provençal » de Rustrel. Ces deux sites feront d’ailleurs très certainement l’objet de futurs articles, qui seront une occasion d’aborder également l’histoire de l’utilisation et de l’exploitation des ocres.
Les altérites tropicales crétacées et paléogènes du sud de la France
Datés du Crétacé moyen (Albien, entre -110 et -100 millions d’années), ces sables ocreux, dont nous détaillerons la formation et les structures plus tard, font partie d’un vaste ensemble de formations continentales vivement colorées, mises en place du Crétacé supérieur au début du Cénozoïque (Paléogène) dans tout le sud de la France, comme les bauxites de Provence, le « Vitrollien » du Languedoc et des Corbières, ou encore le « Sidérolithique » du Périgord et du Quercy. Qualifiées d’« altérites », toutes ces formations résultent de l’altération par un lessivage poussé des roches présentes en surface à l’époque, sous un climat nettement plus chaud et humide qu’actuellement. Elles ont donc tous les caractères des sols tropicaux et équatoriaux qui prennent actuellement naissance de l’Amazonie à l’Indonésie en passant par l’Afrique équatoriale et l’Asie du sud-est.
En climat chaud et humide, les précipitations tendent à faire passer en solution et à éliminer par lessivage et ruissellement la quasi-totalité des éléments chimiques, à l’exception de l’aluminium et du fer, qui sont donc concentrés et précipitent sur place sous forme d’oxydes et d’hydroxydes. S’ils sont seuls, ces composés forment une « croûte » superficielle, parfois appelée « latérite ». Mais ils sont très souvent associés à la kaolinite, une argile alumineuse formée à partir de tous les types de minéraux silicatés, à l’exception du quartz, concentré lui aussi s’il est présent. Dans le cas des sables ocreux de Roussillon, il s’agit de plusieurs dizaines de mètres de sables, contenant jusqu’à 25% de kaolinite diversement colorée par plusieurs types d’hydroxydes de fer. Certaines passées, beaucoup plus pauvres en hydroxydes, sont beaucoup plus claires, comme on peut le voir sur la vue ci-dessous depuis le village de Roussillon.
Au sommet de la formation, une croûte d’oxydes et hydroxydes de fer et d’aluminium, de quelques mètres d’épaisseur, forme une véritable cuirasse latéritique. Elle est pauvre en quartz, mais contient des poches de kaolinite plus claire. Plus dure et plus colorée que les sables sous-jacents, elle les protège de l’érosion, comme on peut le voir sur le détail ci-dessous, ainsi qu’au sommet de la première image. Quelques kilomètres plus à l’est, dans le Colorado de Rustrel, cette croûte sommitale détermine la formation de « cheminées de fée », dont on devine les prémisses ici à Roussillon.
Le « bombement durancien » et la formation des ocres
Les ocres d’Apt ont pris naissance à la suite de l’émersion, au Crétacé moyen, de ce que l’on nomme le « bombement durancien ». Cette vaste zone, s’étendant du relief Ventoux – Montagne de Lure au nord aux rivages de l’actuelle Méditerranée, a été le siège d’altérations tropicales, qui ont donné naissance au sud sur des substrats calcaires à de véritables latérites, les bauxites. Plus au nord, les « ocres » se sont formées aux dépends d’épais niveaux de sables et grès deltaïques, déposés juste avant l’émersion, à l’Aptien supérieur ou « Clansayésien », autour de -115 millions d’années. Ces niveaux apparaissent en vert pomme sur l’extrait de carte géologique ci-dessous, et les sables ocreux qui en dérivent en beige avec hachures rouges verticales.
Tout un univers de formes, de structures et de couleurs
La richesse en fer s’explique par la présence, dans les sables et grès deltaïques dont dérivent les ocres, de grandes quantité de glauconite, une argile verdâtre (d’où son nom) riche en fer réduit. L’oxydation de cet élément au cours de l’altération continentale donne naissance à plusieurs types d’hydroxydes, qui expliquent la large palette des teintes des ocres. Les jaunes sont dus à la goethite, les rouges à l’hématite, et les bruns à la limonite. Les combinaisons autorisent un vaste nuancier, dont un petit échantillon, capturé dans la boutique au départ du sentier, est présenté ci-dessous.
L’altération et le lessivage n’ont pas effacé les structures sédimentaires des sables deltaïques dont dérivent les ocres. Accumulés dans un milieu agité, soumis à des courants importants et de direction changeante, ils montrent de nombreuses stratifications obliques, comme sur la première image, ou en lentilles à pentes alternées, comme sur la vue suivante.
Quant au très joli détail qui suit, il est facilement visible dans le front de la paroi, au niveau des premières marches, au début de la descente. Postérieur à la formation des ocres contrairement aux stratifications obliques, il est lié à une extension qui a provoqué l’apparition d’un réseau de petites failles normales, qui dessinent de très jolis horsts et grabens en miniature.
Difficile, pour terminer cet article, de ne pas dire un mot sur le magnifique village perché de Roussillon, l’un des plus beaux du Luberon avec Gordes, Bonnieux, Lacoste, et bien d’autres. Apparaissant ici au hasard du sentier à travers une trouée dans les pins, il mérite largement son propre article, dans quelque temps….
Le Ventoux et le Luberon avec GéoLozère en Octobre 2023
Diaporama d’introduction
Partie 1 : Morphologie, relief et hydrologie
Partie 2 : L’histoire téthysienne, du Trias aux ocres
Partie 3 : L’histoire alpine et les dentelles de Montmirail
Pour aller plus loin
Sur le bombement durancien dans le contexte du rift pyrénéo-provençal : pour les plus chevronnés en géodynamique et paléogéographie, une ressource du site de la lithothèque de l’académie d’Aix-Marseille.
Sur les ocres d’Apt : une autre ressource du site de la lithothèque de l’académie d’Aix-Marseille.
Sur la géologie du massif ocrier : une ressource de l’office de tourisme Pays d’Apt – Luberon, avec un lien vers le très pédagogique épisode « Les ocres annoncent la couleur » de l’émission « C’est pas sorcier », en 2003.
Sur les ocres de Roussillon : un article par Pierre Thomas, sur l’excellent site Planet Terre de l’ENS de Lyon.
Sur les liens entre minéralogie et couleur des ocres, pour les passionnés de chimie :
Sur le Sentier des Ocres : quelques images et des informations pratiques (accès, horaires, tarifs…), sur le site de l’office de tourisme Pays d’Apt – Luberon.
Ôkhra – l’écomusée de l’ocre : installé dans une ancienne usine de traitement des pigments à l’entrée sud du village.
La notice de la carte géologique de Cavaillon :
* Imperfection humaine
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La semaine prochaine : Le granite de la Margeride au Truc de Fortunio et au Signal de Randon
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