Lundi 31 Août 2026
Les granites orbiculaires de Margeride
Revenons en Margeride, très près du Signal de Randon où nous étions il y a un mois pour parler du granite porphyroïde dit « à dents de cheval » qui affleure très largement dans ce secteur. A un peu plus d’1 km au nord-nord-est du Signal, dans un virage le long de la D3, on peut observer sur quelques hectares de part et d’autre de la route ce faciès tout-à-fait particulier dit « orbiculaire ». Découvert en 1972 par Jean-Pierre Couturié, et documenté à travers plusieurs publications, il fait partie de la vingtaine d’occurrences signalées en France de ce type singulier et peu fréquent de cristallisation dans des roches plutoniques, gabbros, diorites ou granites. Connu sous le nom de granite orbiculaire du Signal de Randon, ou du Cheval Mort du nom du col situé à proximité, il méritait amplement son propre article, d’autant qu’un second gisement a été découvert en 2019, près de Grandrieu à une quinzaine de kilomètres au nord-est, par deux adhérents de GéoLozère.
Cette section sciée et polie d’un échantillon provenant du gisement du Cheval Mort montre tout le détail de la structure de la roche. Les orbicules sont de la taille d’une grosse olive ou d’une petite prune. Elles montrent un noyau de taille variable constitué de biotite (mica noir) ou d’un cristal de feldspath plagioclase (contenant du calcium et du sodium), entouré d’une couronne radiaire de feldspaths plagioclases, parfois elle-même entourée d’une deuxième couronne de feldspaths potassiques (ceux-là même qui constituent les « dents de cheval » et sont majoritaires dans le granite porphyroïde classique environnant). Les orbicules sont entourés d’une matrice de granite à grain fin ou « aplite », composée de quartz, feldspaths potassiques, biotite et muscovite (« mica blanc »). Les plages noires à la gauche de l’image pourraient être de la tourmaline, ce minéral étant présent dans des filons de pegmatite à proximité.
Décrit par J.P. Couturié dans sa thèse d’état comme un filon orienté parallèlement à la direction régionale de fracturation NNW-SSE (ci-dessous), il est indiqué sur la carte géologique de Saint-Chély d’Apcher (dont J.P. Couturié est l’auteur principal), mais simplement sous la forme d’une tache ovoïde, tant sa géométrie exacte et ses limites avec le granite classique qui l’entoure sont difficiles à préciser. C’est du aux conditions d’affleurement plutôt mauvaises, sous forme de blocs épars dans les champs, contrairement aux filons de microgranite, porphyrite ou quartz que l’on observe un peu partout à proximité. Mis en relief par une résistance à l’érosion plus importante que celle du granite, leur nature de filons allongés conformément à la fracturation régionale est bien plus évidente que pour le granite orbiculaire.
Les quatre saisons de la Margeride
J’avais déjà évoqué il y a un mois les paysages de Margeride, mais très succinctement. Je profite donc de cette occasion pour ouvrir une parenthèse à ce sujet, en insistant sur le charme indiscutable de cette région injustement méconnue du Massif Central. Entourée de toutes parts de terroirs bien plus célèbres et fréquentés (le Cantal au nord-ouest, l’Aubrac à l’ouest, les Grands Causses au sud, les Cévennes à l’est, le Velay au nord-est), et sans attraction touristique majeure (à l’exception de la Réserve des Bisons d’Europe à Sainte-Eulalie et du Parc des Loups du Gévaudan à Saint-Léger de Peyre), la Margeride fait un peu figure de contrée oubliée, et c’est fort dommage. Pas de reliefs acérés ou de gorges profondes ici, on est sur le versant atlantique, et trop près des sources pour que les incisions des vallées soient marquées. Le col du Cheval Mort marque la limite entre le bassin versant de la Loire et celui de la Garonne. Le granite orbiculaire est situé à quelques centaines de mètres de la source du Chapeauroux, affluent de l’Allier. Le vallon tout en rondeurs au sein duquel il descend tranquillement vers Arzenc de Randon est à lui seul un concentré de tous les attraits de la Margeride, à commencer par quatre saisons encore bien marquées, et offrant chacune son charme particulier. L’automne y est particulièrement flamboyant : ci-dessous autour du hameau de Liraldès en Octobre, les résineux conservent leur vert foncé, les bouleaux virent au jaune vif, les merisiers au rouge violacé, et les hêtres au vert pâle puis au roux. A droite, dans le lointain, quelques sorbiers des oiseleurs couverts de baies rouge vif seront les dernières taches de couleur dans un paysage de plus en plus terne au fur et à mesure de l’avancée vers la « mauvaise saison ».
Austère voire inhospitalière en hiver lorsque la « tourmente » la balaye, dès le printemps la Margeride retrouve toute la richesse de sa palette : les prairies se couvrent de jonquilles et de narcisses dès le mois d’Avril, les genêts repeignent le paysage en jaune vif en Mai. Une floraison multicolore prend le relais en Juin, avec entre autres le bleu violet des raiponces et le rose pâle des renouées bistortes. L’été se poursuit avec le rose intense des épilobes et des bruyères cendrées, et celui plus nuancé des callunes. Ci-dessous, au point d’affleurement du granite orbiculaire, subsiste une hêtraie qui constituerait les derniers vestiges de la forêt originelle de Margeride, bien avant la déforestation, et les plantations de résineux liées à l’exode rural du 20e siècle.
La variabilité d’aspect des granites orbiculaires du Cheval Mort et de Grandrieu
Refermons la parenthèse sur les paysages, et revenons au granite orbiculaire du Cheval Mort. Toutes les observations que j’ai pu faire sur le site montrent un aspect homogène de la roche. Ci-dessous, dans le fossé de la D3 près du point de prélèvement, les affleurements visibles sont en tous points comparables à l’échantillon scié présenté en début d’article.
En contrebas de la route, ces blocs épars dans la pente sont tous constitués de granite orbiculaire, avec des orbicules de tailles comparables et homogènes, comme on peut le voir sur le détail du bloc le plus proche dans la photo suivante.
Tous les clichés de ce granite disponibles sur différents sites (à commencer par ceux listés à la fin de cet article) montrent le même aspect. Et pourtant, J.P. Couturié, dans sa thèse d’état, décrit avec photos à l’appui un faciès à gros orbicules (jusqu’à 14 cm) contenant parfois des mégacristaux de microcline (« dents de cheval ») tels qu’on peut les observer dans le granite classique environnant. Je n’avais jamais pu observer personnellement ce faciès du granite orbiculaire, jusqu’à la découverte du second gisement à une quinzaine de kilomètres au nord-est, près de Grandrieu, par Catherine et Laurent Ham, au hasard d’un nettoyage de coteau en 2019. Sur l’image ci-dessous, on voit clairement des orbicules à très gros noyau, associées à de nombreuses dents de cheval, donc un faciès assez différent de celui du Cheval Mort.
C’est encore plus net sur la vue de détail ci-dessous. En revanche, aucun faciès à petits orbicules n’a été observé à Grandrieu – mais la surface d’affleurement était assez réduite en 2019. J.P. Couturié a bien évidemment été invité par les inventeurs à visiter ce nouveau gisement, mais n’a pas publié à son sujet avant son décès en 2024.
Les autres roches orbiculaires de France et la question de leur mode de formation
Parmi la vingtaine d’occurrences de roches orbiculaires en France métropolitaine, dont la grande majorité ont fait l’objet de publications au moment de leur signalement, on se doit pour commencer d’évoquer la découverte la plus ancienne (1809) à Sainte-Lucie de Tallano en Corse du Sud. C’est un gabbro orbiculaire, qui fait partie des filons de roches basiques traversant les granites de Quenza et de Rena Bianca – Rizzanese. Egalement appelée « corsite », ou « napoléonite », il a servi pour le tombeau de l’empereur, et a été utilisé pour produire des bijoux ou des pièces de mobilier. Victime de son succès international, le filon est malheureusement totalement épuisé, et désormais inaccessible.
Citons également le gabbro orbiculaire de Néouvielle dans les Pyrénées, les granites orbiculaires de La Faye et de Janaillat près de Guéret dans la Creuse, et le très beau faciès orbiculaire du granite rose de Ploumanac’h dans les Côtes d’Armor. Et je me dois de terminer ce rapide tour de France par le filon de Pospoder, dans le granite de l’Aber Ildut en Finistère nord, dont GéoLozère s’est approché en 2021, mais sans jamais le trouver. Il faut dire qu’en ce dernier jour de notre circuit de découverte géologique en Finistère, sur les côtes du Léon, des conditions météo bretonnes (pardon pour le cliché, le reste de la semaine fut tout-à-fait clément) nous ont contraint à écourter notre exploration de l’Anse du Poulsou pour nous mettre à l’abri d’un crachin pénétrant. Mais nous n’étions vraiment pas loin du filon, comme le montre l’image ci-dessous.
Impossible de terminer cet article sans évoquer l’origine de ces roches orbiculaires. Je vais rester simple (une publication récente ci-dessous, en anglais, permettra aux plus curieux de creuser la question). Deux choses sont sûres : il n’y a pas un mode de formation unique, chaque cas ayant ses spécificités, à commencer par des gisements parfois en filons, parfois en niveaux stratiformes, qui impliquent donc des processus différents. A ce sujet, le chapitre sur le granite orbiculaire du Signal de Randon dans la thèse de J.P. Couturié évoque un processus de croissance de la taille des noyaux dans la chambre magmatique au cours du temps, et de sédimentation au fond d’un filon, pour expliquer un granoclassement apparemment inverse des orbicules. Mais un point commun sur lequel tout le monde s’accorde : il faut, dans le magma en cours de refroidissement, une différence de température entre des noyaux solides et plus froids, qui vont servir de germes à la cristallisation rapide d’auréoles cristallines concentriques à partir d’une phase liquide plus chaude, probablement dans un état de « surfusion ». Que ces noyaux plus froids proviennent de la cristallisation du magma en lui-même ou de morceaux des parois de la chambre magmatique incorporés dans la masse fondue n’est pas tranché, pas plus que le rôle éventuel d’une saturation en eau dans les phases tardives de la cristallisation. Tout ceci n’est que modélisations et conjectures, puisque personne n’a jamais pu et ne pourra jamais observer en direct la formation d’orbicules. Et on peut aussi oublier tout ça pour se concentrer sur l’indiscutable qualité esthétique de ces roches singulières.
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Diaporama de présentation
Pour aller plus loin
Sur les roches orbiculaires en France : avec de très nombreuses photos, un dossier exhaustif sur le GéoForum, malgré de nombreuses libertés avec la syntaxe et la grammaire, et malheureusement peu de respect pour les noms des auteurs (J.P Couturié qui devient J.P. Couturier…).
Sur l’origine des gabbros orbiculaires : par Pierre Thomas, sur le site Planet Terre de l’ENS de Lyon.
Sur le faciès orbiculaire du Signal de Randon, une description détaillée du gisement en pages 139 à 159 dans la thèse d’état de Jean-Pierre Couturié :
Sur le faciès orbiculaire du granite de l’Aber Ildut à Porspoder :
Sur le faciès orbiculaire du granite de Ploumanac’h : par Nicole Santarelli, le diaporama d’introduction d’une excursion de 2011 organisée par les Amis de la collection de Minéraux de la Sorbonne (A.MI.S.), avec de belles images.
Sur l’origine des faciès orbiculaires (en anglais), une synthèse récente listant les différents processus évoqués dans la formation des roches orbiculaires :
La notice de la carte géologique de Saint-Chély d’Apcher:
* Imperfection humaine
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