Lundi 7 Septembre 2026

Le banc de sable de Pereire dans les passes du Bassin d’Arcachon

Dégagée à marée basse à la pelle et lissée à l’aide d’une truelle qui sert d’échelle, cette tranchée dans un banc sableux des passes du Bassin d’Arcachon montre un bel exemple de litage « en arêtes de poisson », à pentes alternées de part et d’autre d’une surface presque horizontale (nos amis anglo-saxons, encore plus spécifiques que nous, parlent de « herringbone cross-stratification », donc d’arêtes de hareng). Souvent conservées dans les dépôts anciens, comme nous le verrons par exemple d’ici quelques mois dans les calcarénites miocènes du Luberon, ces stratifications sont la marque d’un dépôt sous l’effet de courants de sens opposés, et donc de précieux indicateurs dans les dépôts anciens de milieux littoraux soumis à la marée. Mais pour cette semaine, nous nous attacherons à illustrer comment ces structures prennent naissance dans un milieu de sédimentation actuel : les dépôts visibles sur l’image ci-dessous datent en effet des 12 dernières heures tout au plus.

Point de prise de vue : 44.652 N, 1.199 W – Photo Laurent Massé.

Rides et dunes hydrauliques, des formes liées aux courants qui les mettent en place

La partie plus claire au sommet, dont l’épaisseur est d’une dizaine de centimètres, montre des lits internes soulignés par des concentrations de minéraux plus sombres, tous inclinés dans le même sens. On voit que ce corps sédimentaire est limité à gauche par une surface inclinée dont la pente est exactement la même que celle de ces litages. Vers la droite, la pente est nettement plus faible, donc ce corps est dissymétrique. Il s’agit d’une dune hydraulique, parfois qualifiée de « mégaride » (ou simplement de ride lorsque la taille est plus réduite, comme on en devine derrière la truelle à gauche). La limite entre rides et dunes est, plus ou moins arbitrairement, fixée à une longueur d’onde (la distance horizontale entre deux crêtes) de 60 cm. Mais en pratique, qu’il s’agisse d’une ride ou d’une dune, le mode de mise en place est très exactement le même.

Dans ce cas, le courant vient de la droite, et charrie des grains de sable, roulés sur la face en pente douce de la dune. Arrivés au niveau de la crête, abandonnés par le courant qui se détache de la surface, les grains chutent vers la gauche sous l’effet de la gravité, et dessinent les litages internes au fur et à mesure que la dune avance, dans le sens du courant. On parle de « face d’avalanche » pour qualifier cette pente plus abrupte sous le courant. L’inclinaison est toujours à peu près la même, à savoir une vingtaine de degrés dans l’eau. Et ce quelle que soit la vitesse du courant : la seule chose qui va évoluer lorsque le courant augmente, c’est la longueur d’onde. On passera des rides aux petites dunes, aux moyennes dunes et aux grandes dunes, mais le processus de mise en place, la dissymétrie de la structure, et les laminations internes seront inchangés. Pour visualiser le fonctionnement de ces corps sédimentaires, il suffit de se promener à marée basse dans le chenal séparant la plage du banc de sable, où certaines rides sont encore actives et mobiles. On peut aussi jeter un œil sur cette vidéo d’une expérimentation en canal hydraulique – avec un peu de patience, la première ride n’arrivant qu’au bout d’une minute.

Un banc de sable modelé par les courants de flot et de jusant

Sous la surface horizontale à la base de la dune, on voit que l’inclinaison des laminations est dans le sens opposé, vers la droite. Donc le courant a changé de sens, ce qui paraît logique dans un environnement soumis alternativement à la marée montante (le flot) et à la marée descendante (le jusant). Le seul détail qui nous manque, c’est l’orientation par rapport aux passes. La vue plus large ci-dessous montre la presqu’île du Cap Ferret à l’horizon. Le courant qui a mis en place notre dune venait de la droite, c’est-à-dire de l’intérieur du Bassin. Il s’agissait donc du courant de jusant lié à la marée descendante. La dune n’a ainsi que quelques heures au moment du creusement de la tranchée.

Point de prise de vue : 44.652 N, 1.199 W – Photo Laurent Massé.

Autre information essentielle sur l’image ci-dessus, la dune de jusant, dont l’extension latérale est de 1 à 2 m, est « perchée » au sommet d’une structure plus grande (une dizaine de mètres) plus sombre, et dont la dissymétrie semble inverse : il s’agit d’une dune de flot, celle-là même visible dans la partie inférieure de la tranchée, liée à la dernière marée montante. On a donc bien ici l’enregistrement successif des deux phases du dernier cycle de marée, le flot à la base, et le jusant au sommet.

La vue encore plus large ci-dessous, prise depuis la plage de Pereire en direction des passes, montre la surface du banc tapissée de dunes hydrauliques, un aspect familier que connaissent parfaitement les nombreux promeneurs et pêcheurs à pied qui fréquentent le site. Plus loin, on distingue un second banc de sable à mi-distance et, à l’horizon, la pointe du Cap Ferret. En zoomant un peu plus, on distingue à gauche de la pointe les rouleaux d’écume de la houle qui se brise sur les bancs de sable les plus au sud, ainsi que vers la gauche, le Banc d’Arguin derrière la jetée du Moulleau.

Plage de Pereire, banc du Moulleau et pointe du Cap Ferret découverte géologique côtes girondines et charentaises 2024
Point de prise de vue : 44.653 N, 1.196 W – Photo Danielle Le Corre.

Prenons maintenant de la hauteur pour observer la répartition des dunes à la surface du banc (image satellite du 10 Mai 2024 ci-dessous). Indifféremment appelé banc de Pereire (du nom de la plage par laquelle on y accède) ou du Moulleau (du nom du quartier d’Arcachon et de la jetée à quelques centaines de mètres au sud), il fait à peu près 1 km de longueur pour 500 m de largeur. Il est limité au nord par une crête presque rectiligne, rattachée à la plage à son extrémité septentrionale (depuis la prise de vue en 2024, une nette déformation de l’extrémité libre opposée s’est manifestée). Vers le sud, la limite du banc est en revanche beaucoup moins nette, et il montre une dépression centrale très largement tapissée d’un champ de dunes hydrauliques de flot, qui marquent très nettement le chemin emprunté par les courants lors de la marée montante. Ces dunes de flot disparaissent vers le nord. Quant aux dunes de jusant, elles se devinent autour de la crête du banc, en particulier près de l’extrémité libre. Elles ont une longueur d’onde nettement inférieure à celle des dunes de flot, au sommet desquelles elles viennent d’ailleurs se percher (comme on le voit très bien sur la deuxième image de cet article), incapables de les effacer complètement pour prendre leur place.

Prise de vue : 10 Mai 2024 – https://www.geoportail.gouv.fr/ - © IGN.

Cette différence de répartition et de longueur d’onde des dunes de flot et de jusant évoque un schéma complexe de circulation des courants sur le banc de Pereire au cours d’un cycle de marée, sur lequel je ne vais pas m’appesantir à ce stade. Les lecteurs intéressés pourront trouver quelques pistes d’exploration dans les quelques références proposées à la fin de cet article.

Le banc de Pereire, un élément des complexes passes du Bassin d’Arcachon

Elargissons encore la focale pour replacer le banc dans le contexte global des passes du Bassin d’Arcachon. Sur la vue satellite plus large ci-dessous, avec le nord à droite, on reconnaît parfaitement l’extrémité de la pointe du Cap Ferret, ainsi que la grande Dune du Pilat. Face à la dune, le Banc d’Arguin, dont une partie est constamment émergée, est séparé du littoral par la passe sud, et bordé du côté opposé par la passe nord, qui se situe dans le prolongement du chenal du Cap Ferret. Comme toutes les embouchures soumises aux courants de marée, les passes du Bassin d’Arcachon sont encombrées d’un ensemble de bancs de sable, qui forment un « delta de jusant » vers le large, et un « delta de flot » vers l’intérieur de la lagune. Mais si le schéma morphologique général est assez constant, dans le cas du Bassin d’Arcachon, on s’en éloigne considérablement, à tel point que bien malin qui pourrait, d’un simple coup d’œil, y retrouver ses petits.

Prise de vue : 10 Mai 2024 – https://www.geoportail.gouv.fr/ - © IGN.

Il faut reprendre le schéma de circulation des courants au cours d’un cycle de marée pour comprendre cette organisation. Lors de la marée descendante, la vidange du Bassin fait converger les courants vers la pointe du Cap Ferret. Le courant de jusant se concentre donc dans le chenal du même nom et rejoint la passe nord. Il s’étale ensuite sur les bancs de sable situés dans le prolongement de la pointe du Cap Ferret. Ces bancs dits du Toulinguet constituent le delta de jusant. Ils sont profondément affectés par la houle qui s’y brise. Lorsque la marée recommence à monter, l’effet de vidange se poursuit dans le chenal du Cap Ferret, et le courant de flot est contraint de « contourner l’obstacle ». Il emprunte donc préférentiellement la passe sud. Au nord du Banc d’Arguin, il s’étale et modèle les bancs de sable dits du Bernet, situés dans son prolongement, et qui constituent donc le delta de flot. Tout-à-fait à l’extrémité nord, le banc de Pereire en est un élément.

Cette dissymétrie dans la circulation des courants de marée dans les passes explique le fait que les courants de flot sont apparemment plus intenses que ceux de jusant sur le banc de Pereire, comme semble l’indiquer la plus grande longueur d’onde des dunes de flot. Sur l’image ci-dessous, prise en direction de la jetée du Moulleau après la renverse de basse mer, on voit la dépression au sud du banc progressivement envahie par la marée montante. Le courant de flot va s’intensifier, pour atteindre un maximum de vitesse trois heures avant la pleine mer suivante.

Point de prise de vue : 44.652 N, 1.199 W – Photo Laurent Massé.

Un terrain de jeux idéal pour des balades, studieuses ou plus ludiques

Facilement accessible depuis la plage à marée basse, le banc de Pereire est depuis toujours un lieu d’exception pour étudier en 3D les figures sédimentaires. Nous y sommes venus avec GéoLozère en Octobre 2024, mais de nombreux ateliers y sont régulièrement organisés, entre autres par l’Université de Bordeaux pour les étudiants de troisième année de licence Sciences de la Terre, chaque printemps au moment des grandes marées. C’est d’ailleurs lors de ces occasions qu’ont été prises la très grande majorité des photos de cet article.

Avant de rejoindre le banc, tapissé de rides et de dunes, on traverse la plage, dont la surface extrêmement lisse offre un contraste saisissant. Ici, pas de courants de marée alternatifs pour sculpter des figures, mais simplement le déferlement du clapot à marée haute, qui provoque des courants perpendiculaires à la ligne de rivage. Ceux-ci modèlent des lits parfaitement plans comme on peut le voir à la base de la tranchée ci-dessous. A la belle saison, la circulation sur la plage vient perturber la régularité des laminations, comme on peut le voir au milieu de la paroi. J’y ai même vu, une année, de mystérieuses figures en « paires de fesses », que nous avons fini par relier à un échouage massif de grosses méduses qui, pour tenter de se renflouer, pompaient désespérément pour créer lesdites figures (j’ai une photo quelque part, mais je ne l’ai pas retrouvée).

Point de prise de vue : 44.655 N, 1.197 W – Photo Laurent Massé.

Une riche endofaune vit dans le sable du banc, les nombreux pêcheurs à pied ne s’y trompent pas. Fréquentes victimes collatérales de nos coups de pelle, les vers ont rarement, comme celui-ci, la chance de s’en sortir entiers. Les arénicoles sont particulièrement abondantes, mais pour ce spécimen, en l’absence des branchies rouges caractéristiques, j’hésite avec un siponcle nu. Mais on n’observe pas non plus nettement le tégument quadrillé caractéristique de ces organismes.

Point de prise de vue : 44.652 N, 1.199 W – Photo Laurent Massé.

En regagnant la plage, on ne manquera pas d’observer, au niveau du piquet avec une croix jaune visible sur la vue panoramique plus haut, une résurgence d’eau douce qui provoque un « bouillonnement » aux effets curieusement hypnotiques.

Point de prise de vue : 44.653 N, 1.197 W – Photo Danielle Le Corre.

Pour clore ce long article et revenir à notre point de départ, je terminerai par cette belle image de petites rides éoliennes, façonnées sur le haut de plage par une légère brise de nord. Rides et dunes éoliennes fonctionnent de la même façon que leurs équivalents hydrauliques. La seule différence est liée à la pente d’avalanche, qui peut grimper jusqu’à 40° dans les cas des rides éoliennes, en l’absence d’eau qui joue le rôle de lubrifiant. Rien d’évident sur l’image ci-dessous, en revanche tous ceux qui ont gravi la face sous le vent de la Dune du Pilat ont amplement pu le constater !

Point de prise de vue : 44.654 N, 1.196 W – Photo Laurent Massé.

Pour aller plus loin

Il y a pléthore de ressources sur le sujet de la semaine, je me contente donc d’une très petite sélection qui pourra servir de point de départ aux plus curieux.

Sur le Bassin d’Arcachon : la page consacrée sur le site de l’Observatoire de la Côte Nouvelle-Aquitaine.

Sur les rides et dunes éoliennes et hydrauliques, une synthèse des différents types morphologiques en pages 3 à 11 de cette thèse de 2014 :

Guignier, L. (2014). Analyse physique du transport sédimentaire et morphodynamique des dunes (Doctoral dissertation, Université de Rennes).

Sur le banc de Pereire : une synthèse complète dans ce rapport de 2019 réalisé par Casagec Ingéniérie à la demande du Syndicat Intercommunal du Bassin d’Arcachon (SIBA).

* Imperfection humaine

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La semaine prochaine : Le panorama du sommet du Mont Mézenc