Lundi 2 Novembre 2026
Le maar et les narces de La Sauvetat sur le plateau du Devès
A une vingtaine de kilomètres au sud du Puy-en-Velay, sur le plateau du Devès, cette « narce » est une tourbière d’une cinquantaine d’hectares, occupant une dépression presque circulaire. Il s’agit d’un maar, cratère résultant d’éruptions phréatomagmatiques, à la rencontre d’un magma basaltique et d’une nappe phréatique ou d’une zone humide. A l’origine occupé par un lac, le maar de la Sauvetat, daté de 1 à 3 millions d’années comme l’ensemble des formations volcaniques du plateau du Devès, a par la suite été comblé. Le lac a disparu au profit de la tourbière, du fait d’un drainage naturel de la dépression vers la Loire, via le ruisseau des Fouragettes que l’on devine à la droite du Mont Burel (1227 m). Longtemps exploitée pour l’extraction de la tourbe, cette zone humide a été restaurée depuis les années 2000. La municipalité de Landos a acquis une grande partie de la narce et, en partenariat avec le conseil départemental, un parcours à visée pédagogique, accessible depuis un belvédère aménagé au point de prise de vue, permet de découvrir le cœur de l’ancienne tourbière. A une centaine de mètres du belvédère vers le sud-est, une carrière (invisible sur le cliché ci-dessous) exploite l’anneau de tufs phréatomagmatiques. Un superbe front de taille permet d’y observer toutes les particularités de ce type de formations : dépôts finement lités, antidunes, et retombées de gros blocs avec figures de charge.
Le plus grand plateau basaltique de France métropolitaine
S’étendant sur environ 65 km depuis Paulhaguet au nord-ouest jusqu’au Plagnal au sud-est, le plateau du Devès est de loin le plus grand plateau basaltique de France métropolitaine. Avec le Velay oriental (massifs du Mézenc et du Meygal, Emblavès et Yssingelais, que nous évoquions il y a quelques semaines), les jeunes volcans du Vivarais et le plateau du Coiron, il est le quatrième élément de l’ensemble occidental ou vellave du volcanisme du Massif Central, qui souffre d’un évident déficit de notoriété par rapport aux provinces occidentales (Chaîne des Puys, Monts Dore, Cézallier, Cantal et Aubrac). Agés de 1 à 3 millions d’années, les édifices volcaniques du plateau du Devès offrent pourtant des morphologies très bien conservées, du fait de l’absence presque totale de couverture et donc d’érosion glaciaire au cours du Quaternaire. Les très nombreux cônes de scories (plus de 150) sont ainsi nettement visibles, et s’ils ont rarement conservé leur cratère sommital (à l’exception du Mont Bar et de sa tourbière au nord-est du Puy-en-Velay), ils forment les nombreuses collines boisées dont le Mont Burel (ci-dessus) est un parfait exemple. Localement appelés « gardes », ils apparaissent en marron sur l’extrait de carte géologique ci-dessous, et leur nature de cônes de scories est révélée par les nombreuses carrières de pouzzolane qui entaillent leur flancs. Les coulées basaltiques auxquelles ils ont donné naissance (en bleu clair sur la carte ci-dessous) forment le sous-sol du vaste plateau agricole – nous sommes ici sur le territoire de l’AOP lentille verte du Puy – qui domine, en inversion de relief parfois spectaculaire, les vallées de la Loire à l’est et de l’Allier à l’ouest.
L’autre originalité du plateau du Devès est l’abondance des maars – entre 20 et 30 depuis Senèze au nord-ouest, jusqu’au Plagnal au sud-est. Faute d’un drainage du cratère, seul le maar du Bouchet est encore occupé par un lac. Tous les autres présentent un exutoire et sont donc occupés par des tourbières comme à La Sauvetat, ou le plus souvent par des marais utilisés comme zones de pâture. Sur l’extrait de carte géologique ci-dessus, six maars sont visibles. Deux ont été par la suite partiellement (Bargettes) ou totalement (Mont Burel) recouverts par des cônes d’éruptions stromboliennes. Les quatre autres présentent des exutoires très nets vers la Loire (La Sauvetat et Barges Haut) ou vers l’Allier (Landos et Praclaux). Sur le cliché ci-dessous, le fond parfaitement circulaire du maar de Praclaux est couvert de prairies, alors que ses pentes sont cultivées. L’exutoire est au niveau du hameau, derrière le grand bâtiment agricole à droite. Le ruisseau de Freycenet qui s’en échappe est intermittent la majeure partie du temps ; il rejoint l’Allier quelques kilomètres en contrebas. A l’arrière-plan du hameau, on devine une ancienne carrière ouverte dans l’anneau de tuf au niveau de la petite colline boisée. A l’horizon apparaissent les crêtes de la Margeride granitique.
Une tourbière longtemps exploitée, puis réhabilitée en espace pédagogique
Peu de maars ou cratères sont effectivement occupés par des tourbières. En Haute-Loire, outre La Sauvetat, citons le cône de scories du Mont Bar et le Marais de Limagne. Tous sont classés Espaces Naturels Sensibles et ont fait l’objet de programmes de préservation. A La Sauvetat, après une extraction artisanale à but agricole (litière et fertilisant) au 19e siècle, la tourbe a été exploitée industriellement dans les années 70 et 80 pour la filière horticole. La réhabilitation n’a pas effacé les traces des excavations, actuellement occupées par des plans d’eau (ci-dessous) qui constituent désormais des réserves d’eau douce.
Un parcours aménagé, labellisé Tourisme et Handicap, offre en période estivale une immersion rafraichissante dans une zone humide où abondent les massettes à larges feuilles (Typha latifolia), dont les fleurs sont formées de deux épis superposés. A la base, les épis femelles de couleur fauve sont nettement visibles sur l’image ci-dessous. Ils sont surmontés d’un épi mâle de couleur beige qui n’est visible que sur certaines tiges. Parmi les autres végétaux caractéristiques des zones humides, citons les Carex, également abondants, mais dont je n’ai malheureusement pas de cliché.
Une carrière ouverte dans l’anneau de tufs phréatomagmatiques
L’anneau de tufs n’affleure réellement que sur le flanc sud de la dépression ; au nord, il est oblitéré par le maar et le cône de scories du Mont Burel qui lui sont postérieurs. On peut observer les dépôts de près le long du chemin qui relie le belvédère des narces à la D53 en longeant la carrière (ci-dessous). Mis en place par les déferlantes basales des explosions, soufflées au ras du sol, les dépôts s’organisent en séquences plus ou moins épaisses, plus grossières à la base, et plus cendreuses au sommet. Ils sont finement lités, et parfois affectés d’ondulations liées à la formation de structures sédimentaires appelées « antidunes ». Les matériaux projetés dans l’atmosphère au moment de l’explosion retombent dans ces dépôts, en provoquant des déformations d’autant plus importantes que leur poids est grand. On parle de « figures de charge ».
Le front de taille de la carrière (ci-dessous), à une centaine de mètres du chemin, ne peut malheureusement pas être approché. Il est toutefois suffisamment proche pour permettre de beaux clichés de détail. Il est orienté nord-sud, il faut donc l’observer en fin d’après-midi pour que l’éclairage soit optimal. Les dépôts présentent un pendage général vers le sud, donc à l’opposé du cratère. A la base, un épais niveau gris et peu stratifié pourrait correspondre à des scories, donc à une phase ancienne, strombolienne, de l’histoire du volcan de La Sauvetat. Les dépôts réellement phréatomagmatiques sont plus beiges, et semblent organisés en quatre séquences séparées de niveaux cendreux plus ou moins épais.
Tout-à-fait à la base des dépôts phréatomagmatiques, on voit un très gros bloc issu des retombées du panache éruptif. Sa teinte claire indique une nature probablement granitique, c’est donc manifestement un élément du socle, pulvérisé lors de l’explosion. Les figures de charge créées par sa chute sont très nettes (ci-dessous) ; elles affectent non seulement les dépôts phréatomagmatiques, mais également les scories grises sous-jacentes.
Plus haut sur le front de taille, on observe un niveau ondulé montrant de belles structures d’antidunes (détail ci-dessous). Ce sont des formes prenant naissance dans un fluide dit « supercritique », en mouvement très rapide (environ 1 m/s) et très peu épais (quelques cm), où l’inertie des matériaux transportés n’offre aucune résistance à l’énergie de l’écoulement. Ces conditions sont réunies dans les déferlantes basales des maars, mais pour observer de telles structures en toute sécurité, mieux vaut se rabattre sur des rivières rapides, ou encore mieux sur des chenaux de vidange sur une plage à marée basse, comme dans la vidéo en lien à la fin de cet article. Dans ces conditions, on voit apparaître dans l’écoulement des ondulations, stationnaires, ou présentant des brèves phases de migration à contre-courant. C’est de cette caractéristique qu’elles tirent leur nom, puisque les dunes et rides classiques, dont nous avons parlé il y a quelques semaines, migrent quant à elles dans le sens du courant.
Les dunes et rides classiques présentent leur face abrupte, assez marquée, sous le courant, alors que les antidunes présentent leur face abrupte, très peu marquée, face au courant. Ici, l’écoulement provenait de la gauche, et les structures visibles au quart supérieur de l’image semblent bien être des antidunes. Pour les autres, c’est plus discutable, mais pour argumenter, il faudrait pouvoir s’approcher plus près…
Découvrir le maar et les narces de La Sauvetat avec GéoCaps France
Diaporama de présentation
Pour aller plus loin
Sur le maar et les narces de La Sauvetat : avec quelques photos, sur le site du département de la Haute-Loire.
Sur les narces de La Sauvetat : avec beaucoup de photos, sur le blog « Dans la Bulle de Manou ».
Sur les maars du plateau du Devès : un compte-rendu d’une sortie du Groupe Géologique de la Haute-Loire en date du 12 Mai 2013, dans le n° 43 de la revue Zircon. Les 11 maars de la feuille Cayres ont effectivement été visités ce jour-là, dont celui de La Sauvetat (p. 43-44) et celui de Praclaux (p. 47).
Sur les antidunes et les structures sédimentaires associées : une ressource complète, mais en anglais – je n’ai malheureusement rien trouvé d’intéressant sur le sujet en français, ni de près ni de loin !
Des antidunes en fonctionnement dans un chenal sur une plage.
Sur l’hydrovolcanologie, pour les plus chevronnés :
Detay, M. (2015). Introduction à l’hydrovolcanologie. La Houille Blanche, (3), 5-17.
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La semaine prochaine : Les « grès armoricains » de la presqu’île de Crozon
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