Lundi 26 Octobre 2026

Le plateau de l’Aubezou, aux confins de l’Ardèche et de la Lozère

La très grande majorité des images mises en avant dans ce blog chaque semaine sont des clichés pour lesquels j’ai une affection particulière, que j’en soie ou non l’auteur. Toutes sont choisies en tant que prétexte, souvent très direct, pour parler de géologie – c’était d’ailleurs le but affiché dès le début. Mais aujourd’hui, première entorse à cette règle implicite : une vraie image coup de cœur, avec des brebis et de la pierre sèche, en revanche aucun affleurement en vue, ou alors très loin ! Il y a déjà fort longtemps, lors des premières excursions de l’association, je terminais la journée consacrée aux Cévennes en emmenant les groupes sur une petite route perdue aux confins de la Lozère et de l’Ardèche, près d’une bergerie en ruine surplombant la vallée de la Borne. Ici, en termes de roche, rien d’autre à voir que les schistes cévenols, d’une monotonie redoutable pour les non spécialistes (et j’en fais partie !). En revanche, entre parterres de bruyères en fleurs et troupeaux de brebis en liberté, la magie du lieu, en général totalement désert, est incontestable, et méritait que je lui consacre un article entier, sans géologie (ou presque). La petite bergerie du plateau de l’Aubezou est un régal à chaque visite, et j’imagine que mon amour de ce lieu ne peut que transpirer des quelques lignes qui vont suivre.

Point de prise de vue : 44.561 N, 3.942 E – Photo Laurent Massé.

En cet après-midi de Juillet 2007, alors que d’habitude les brebis sont dispersées dans le maquis alentour, elles étaient entassées dans la bergerie. Pour se reposer, ou se mettre à l’ombre ? N’ayant absolument aucune compétence en comportement des ovins, je serais bien incapable de le dire, mais si la seconde option est la bonne, autant dire que le but recherché était loin d’être atteint, sauf pour les quelques chanceuses à l’ombre du tas de pierres faisant office de linteau. Et la seule brebis non tondue, n’ayant pas trouvé de place à l’intérieur, était contrainte de rester isolée sur le muret près de l’entrée. Je n’ai pu m’empêcher d’y voir à l’époque – et plus que jamais aujourd’hui – une métaphore sur les comportements de groupe et le désespérant rejet de toute différence qu’ils provoquent. Certes les brebis sont bien loin de ces considérations, mais les difficultés d’intégration de nouveaux individus dans un troupeau sont malgré tout une réalité chez les ovins aussi.

Quelques années plus tard au même endroit, la bergerie est à nouveau déserte ou presque. J’ai toujours aimé, sous cet angle, l’aspect que prend la poutre intérieure du linteau, dont l’extrémité évoque une tête d’animal à l’œil noir proéminent. Avec le tas de pierres sèches arrondi à l’arrière, elle ressemble étrangement à une créature fantastique, aux aguets pour protéger les occupantes du lieu.

Point de prise de vue : 44.561 N, 3.942 E – Photo Patrick Petit.

Une explosion de couleurs dans la zone tampon du Bien Unesco Causses et Cévennes

A l’extrême est du département de la Lozère, sur le territoire de la commune de Prévenchères, la bergerie est juste en dehors de l’aire d’adhésion du Parc National des Cévennes. Elle est en revanche dans la zone tampon du Bien Unesco Causses et Cévennes, qui s’affiche en tant que « paysage culturel de l’agropastoralisme méditerranéen ». J’ai toujours vu ici des troupeaux de brebis en liberté, parfois même avec leurs agneaux, comme cette jolie rencontre sur un talus en bord de route, à quelques mètres à peine des voitures qui circulent sans aucune barrière. C’est surprenant quand on n’a pas l’habitude, mais après on roule au pas ! Quoi qu’il en soit, l’étroitesse de la route et les quelques lacets n’autorisent aucun écart de conduite…

Point de prise de vue : 44.56 N, 3.924 E – Photo Laurent Massé.

La dénomination de « plateau de l’Aubezou » est loin d’être officielle. Le toponyme apparaît sur les cartes IGN à proximité de la bergerie, mais il y a fort à parier qu’aucune personne qui le fréquente ne le connaît sous ce nom. Au milieu des forêts de pins noirs, il offre une vaste étendue de landes parsemées de chicots de schistes, où bruyères cendrées rose vif (ci-dessous) et callunes aux nuances plus pastel se relaient au cours de l’été.

Point de prise de vue : 44.561 N, 3.942 E – Photo Patrick Petit.

La bruyère cendrée ou Erica cinerea (ci-dessous) est l’une des quatre espèces de bruyères présentes dans les maquis cévenols. De loin la plus vivement colorée, elle recouvre ici pratiquement toute la surface dès la fin du mois de Juillet. A ce moment-là de l’année, il faut prendre le temps, après avoir coupé le moteur, de s’enivrer de l’immense bourdonnement des milliers d’abeilles affairées à butiner ce parterre géant. En l’absence de toute autre source de bruit, c’est une sensation unique, et un autre des innombrables charmes du lieu.

Point de prise de vue : 44.503 N, 4.084 E – Photo Laurent Massé.

Si l’année n’est pas trop sèche (ce qui est malheureusement de plus en plus souvent le cas), les landes à bruyères cendrées sont parsemées de trainées vert vif de fougères, dans les fonds de vallons et les secteurs plus humides. Avec le vert foncé des forêts de pins à l’arrière-plan, et le camaïeu de bleus de l’horizon et du ciel, c’est une immense peinture qui, sortie du contexte, paraîtrait presque trop audacieuse sur la toile d’un artiste.

Point de prise de vue : 44.561 N, 3.937 E – Photo Laurent Massé.

Cette immense mosaïque de verts, de violets et de gris est nettement visible sur les images satellite lorsqu’elles sont prises à la bonne saison. C’est le cas sur la perspective Google Earth 3D ci-dessous, avec à l’arrière-plan l’enfilade de la haute vallée de la Borne, la rivière « qui s’est trompée de direction », que nous évoquions il y a quelques semaines. Le plateau de l’Aubezou est d’ailleurs situé juste en surplomb du brusque changement de direction qui affecte ce cours d’eau à l’approche de la faille de Villefort.

Perspective 3D Google Earth Pro

Autre détail marquant sur cette image satellite, le réseau géométrique visible sur le plateau lorsque la couverture végétale n’est pas continue, et qui semble correspondre à un réseau de fractures entaillant les schistes. Ce pseudo-quadrillage est parfois visible dans le paysage au niveau du sol, en particulier sur la rive occidentale du lac de Villefort plus au sud. En revanche, je ne l’ai jamais vu sur le plateau de l’Aubezou. Vers l’est, sur le versant ardéchois au-delà de la Borne, une autre vaste zone de landes à bruyères est visible, à droite sur la perspective 3D ci-dessus, et à gauche derrière l’éperon de schistes sur la vue panoramique ci-dessous. L’examen des images satellite disponibles sur cartes.gouv.fr révèle que le quadrillage de fractures apparaît également à cet endroit, même s’il est moins marqué que sur le plateau de l’Aubezou. En revanche, aucune trace de ce réseau sur les images LiDAR.

Au centre du panorama ci-dessous, le hameau d’Ourlette est celui que l’on devine en arrière-plan de la bergerie sur la première image. On est ici, définitivement, en terre cévenole : s’il n’est qu’à un peu plus de 2 km à vol d’oiseau de la bergerie, il faut presque 8 km et plusieurs lacets et épingles à cheveux via des routes étroites pour le rejoindre. Et c’est un cul-de-sac, comme la majorité des hameaux cévenols.

Point de prise de vue : 44.561 N, 3.942 E – Photo Patrick Petit.

Un peu de géologie, quand-même…

Sur l’extrait de carte géologique ci-dessous, on voit près du bord ouest la faille décrochante senestre de Villefort, le long de laquelle le compartiment oriental est décalé d’une douzaine de kilomètres vers le nord. Les séries métamorphiques de la Montagne Ardéchoise, qui occupent tout le compartiment ouest, ne forment ainsi qu’une étroite bande septentrionale à l’est de la faille. Au-delà d’un petit morceau du massif de granite de la Borne dans l’angle sud-est, toute la partie centrale de la carte correspond aux formations schisteuses cévenoles. On remarquera le changement de couleur et de description lithologique de part et d’autre de la limite départementale. Côté Lozère, en vert pomme, on parle de « micaschistes quartzo-feldspathiques », et côté Ardèche, en bleu ciel, il s’agirait de « schistes sériciteux et chloriteux à albite ocellaire ». Et pourtant, de part et d’autre du cours de la Borne, aucune différence visible ! On touche ici à la difficulté de la caractérisation objective des roches métamorphiques sur le terrain, qui fait que chaque auteur insistera sur des aspects différents d’une même roche. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer la jonction de deux cartes à 1/50000 adjacentes, n’importe où sur le territoire français : si les formations sédimentaires se raccordent en général très exactement, c’est par contre rarement le cas pour les formations du socle métamorphique, à tel point que l’on peut parfois se demander si les auteurs ont bien vu la même chose…

Réalisé avec Visualiseur Infoterre - https://infoterre.brgm.fr/viewer/MainTileForward.do - © BRGM.

Les schistes cévenols, c’est très monotone, mais ça peut aussi être très beau. En témoignent ces reflets nacrés et satinés sur une surface ondulée par des « crénulations » et parsemée de taches rouille d’oxydes de fer. Et j’en resterai là pour la géologie aujourd’hui !

Point de prise de vue : 44.56 N, 3.924 E – Photo Laurent Massé.

Un paysage temporairement dévasté, mais que l’on espère résilient

L’été 2026 restera tristement célèbre pour l’ampleur des incendies un peu partout en France. Le plateau de l’Aubezou n’a malheureusement pas été épargné, avec un feu qui a parcouru 250 ha entre le 19 et le 20 Août. Aucune information sur l’origine du sinistre, mais au vu de l’implantation d’une centrale photovoltaïque sur le secteur, projet qui inévitablement, polarise les pro (élus locaux et promoteurs) et les anti (associations environnementales et certains citoyens), je me suis demandé s’il pouvait y avoir un lien…

Quoi qu’il en soit, je n’ai pu m’empêcher, comme beaucoup de locaux d’ailleurs, d’aller vérifier l’ampleur du sinistre quelques jours après. Hélas, la bergerie n’a pas été épargnée. Certes elle est toujours debout, mais plus de bruyères, plus de brebis, plus de bourdonnement d’abeilles. Et comme tous, je guetterai le réveil du maquis, dès l’an prochain j’espère !

Point de prise de vue : 44.561 N, 3.942 E – Photo Patrick Petit.

Pour aller plus loin

Au-delà des traditionnelles notices des cartes du BRGM, pas de références concernant la géologie cette semaine – nous aurons largement l’occasion de revenir sur la complexité du socle métamorphique et granitique varisque dans de futurs articles où nous en parlerons réellement.

Sur la flore des Cévennes : avec en particulier les quatre espèces de bruyères, dominantes dans les maquis.

Sur la bruyère cendrée : sur le site herbier sauvage, qui consacre également une page à la callune et à la bruyère arborescente, mais pas à la bruyère à balais !

* Imperfection humaine

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