Lundi 14 Septembre 2026
Le panorama du sommet du Mont Mézenc
Nous voici cette semaine au sommet du plus haut des édifices volcaniques isolés du Massif Central. A 1753 m d’altitude, le Mont Mézenc n’est techniquement que le quinzième sommet du Massif Central, surpassé entre autres par le Puy Mary (1783 m), le Plomb du Cantal (1855 m) ou le puy de Sancy (1885 m). Mais tous ces sommets ne sont que des éléments des crêtes centrales des deux vastes stratovolcans du Cantal et des Monts Dore et, c’est bien connu, à plusieurs on est plus forts. Le Mont Mézenc est bien un édifice isolé, par ailleurs point culminant d’un ensemble volcanique, curieusement assez méconnu, et pourtant unique en France, en Europe, et même probablement au niveau mondial, le Velay oriental, qui présente une exceptionnelle concentration de dômes de lave phonolitique à trachytique. Localement dénommés « sucs », ces édifices plus ou moins isolés les uns des autres sont le résultat d’éruptions de type péléen, où une lave visqueuse s’accumule autour de son point de sortie pour former un dôme plus ou moins aplati et étalé, comme La Tortue (au quart gauche sur l’image ci-dessous), ou au contraire une aiguille élancée, comme le plus célèbre des sucs du Velay, le Mont Gerbier de Jonc. Au-delà d’une vue exceptionnelle sur tout cet ensemble vellave, le panorama du sommet du Mézenc est remarquable du fait de sa proximité avec la vallée du Rhône. On y jouit ainsi, essentiellement en hiver lorsque l’air est particulièrement transparent et les sommets enneigés, d’une perspective étonnante sur tout l’arc alpin (mais malheureusement pas sur les clichés présentés dans cet article, tous pris en été).
La perspective ci-dessous, en direction du nord depuis la Croix du Mézenc, montre au premier plan les deux pointements rhyolitiques des « Dents du Diable », alignés le long d’un dyke d’orientation est-ouest. Comme les dômes trachy-phonolitiques du Mézenc, de la Grosse Roche ou du Mont Signon, ils transpercent une carapace basaltique constituée d’un empilement de 10 à 12 coulées superposées, qui forment le plateau visible à mi-distance entre Saint-Front et Chaudeyrolles. Plus loin vers le nord, une importante concentration de dômes forme les masses sombres des massifs du Lizieux et du Meygal, prolongés vers le nord-est par un alignement d’édifices mieux individualisés en direction du fossé de l’Emblavez, tout-à-fait à gauche. Enfin, à l’horizon, à presque 100 km au-delà du Meygal, se détache la crête de l’échine granitique des Monts du Forez qui, avec une altitude de 1631 m à Pierre-sur-Haute, est le deuxième sommet non volcanique du Massif Central (derrière le Mont Lozère à 1699 m). Vers l’est, le Mont Morin, à peine visible, correspond aux hauteurs situées juste au nord de l’agglomération stéphanoise, tandis que le Crêt de la Perdrix marque l’extrémité sud-ouest du massif du Pilat.
Le Mont Mézenc, un double dôme à la silhouette caractéristique
Le Mont Mézenc correspond à la coalescence de deux dômes de phonolite, le sommet sud très arrondi (1753 m), et le sommet nord ou Croix du Mézenc, plus pointu (1744 m). Pour l’anecdote, le premier est situé en Ardèche, et le second en Haute-Loire. Au-delà de son altitude, à peine plus élevée que son voisin l’Alambre (1691 m) avec lequel il domine le village des Estables (la plus haute commune du Massif Central), c’est ce profil caractéristique qui le rend facilement identifiable de loin. Sur son flanc ouest, il ne domine que légèrement la surface du plateau. Ci-dessous, vu depuis La Sauvetat sur le plateau du Devès, on devine la croix du sommet nord.
Vu depuis Borée à l’est, le flanc oriental du Mézenc est nettement plus abrupt, du fait de l’érosion méditerranéenne des affluents de l’Eyrieux qui creusent la dépression des Boutières. Le sommet nord est cette fois-ci à droite. Les spectaculaires rivières de pierre, ou clapas, ou clapiers, qui recouvrent son versant sud-est, ajoutent à sa singularité sous cet angle.
L’ascension du Mézenc (un peu moins de 200 m de dénivelé) se fait en 1 h depuis la Croix de Peccata, à travers le talus d’éboulis ouest, d’abord couvert de forêt, puis d’une prairie d’altitude à l’approche du sommet. 300 m séparent la Croix du Mézenc du dôme sud, où une table d’orientation permet d’identifier les principaux éléments du paysage. Partout sur la crête, de larges affleurements vous permettront (à la condition d’obtenir une cassure fraîche à l’aide d’un marteau pour éliminer la patine très marquée), d’observer la phonolite, de teinte grise, et riche en plaquettes de feldspaths alcalins blancs ainsi qu’en minuscules cristaux noirs de pyroxènes. En revanche, la néphéline, caractéristique des phonolites, n’est pas visible à l’œil nu. Je n’ai malheureusement aucune photo de roches du Velay dans les archives de GéoLozère pour illustrer cet aspect.
Le Velay oriental, un exceptionnel alignement de dômes sur plus de 50 km
La plupart des édifices volcaniques mentionnés ici feront l’objet d’articles ultérieurs, mais pour ce premier panorama, le fond géologique présenté couvre un secteur assez large, afin d’insister sur quelques caractères généraux du Velay oriental. L’élément le plus marquant sur la carte ci-dessous est l’échine granitique orientée nord-ouest sud-est qui s’étend de Lavoûte-sur-Loire à Saint-Julien Chapteuil. Limitée au nord-est par une faille qui crée un escarpement nettement visible dans le paysage local, il s’agit d’un horst, dit de Chaspinhac, qui sépare les bassins effondrés (ou hémi-grabens) du Puy-en-Velay au sud-ouest et de l’Emblavès au nord-est. C’est sur cette direction générale (identifiable dans bien d’autres secteurs du Massif Central), que s’alignent grossièrement les pointements trachy-phonolitiques du Velay oriental, représentés sur la carte en diverses teintes de violet, de vert foncé ou de bleu clair. Agés de 15 à 6 millions d’années, avec un pic d’activité autour de 10 à 8 millions d’années, ils sont légèrement plus anciens que le stratovolcan cantalien, et bien plus vieux que les autres ensembles volcaniques qui les encadrent à l’ouest (plateau du Devès et bassin du Puy) ou au sud (volcans du Vivarais).
Dans le détail, quatre sous-ensembles sont distingués dans les formations du Velay oriental. Au nord-ouest, les sucs isolés du fossé de l’Emblavez (dont la plupart sont hors des limites de la carte) sont aussi les plus anciens (15 à 12 millions d’années). En direction du sud-est, les ensembles du Meygal et du Lizieux (en vert clair) sont très légèrement plus jeunes (13 à 10 millions d’années), et semblent contemporains, au moins pour les plus récents, du volcanisme basaltique qui forme le plateau de Champclause – Les Vastres (en bleu clair). Enfin, vers le sud-est, les dômes autour du Mézenc sont les plus jeunes, entre 10 et 6 millions d’années. L’âge de la phonolite du Mézenc est estimé entre 7,5 et 8 millions d’années (datation K/Ar). Il semble donc y avoir un déplacement vers le sud-est des manifestations éruptives au cours du temps. Autre singularité des dômes du Velay, très peu de dépôts de nuées ardentes y sont identifiables (contrairement au Puy-de-Dôme ou au Puy Mary), soit qu’ils n’aient jamais existé, ou que l’érosion ultérieure les ait éliminés.
A 360° (ou presque) autour du Mont Mézenc
Présenté en deux panneaux ci-dessous, le panorama que nous avons réussi à reconstituer après notre passage en Juillet 2012 couvre pas loin de 260° – les 100° restants, vers le sud, n’ont pas été inclus faute d’avoir pu être raccordés au reste.
Vers l’ouest (ci-dessous), l’Alambre et le village des Estables, au pied du Mézenc, marquent le sommet des pentes assez douces du versant Atlantique. A mi-distance, le plateau du Devès est à peine identifiable. L’horizon est fermé au sud-ouest par les crêtes du Mont Lozère et des Monts de la Margeride. Vers le nord-ouest, les sommets des provinces volcaniques occidentales (Cantal, Cézallier, Monts Dore et Puy-de-Dôme) ne sont pas visibles en ce jour de Juillet. Mais ils apparaissent nettement en hiver, comme on pourra le constater sur ce site.
Vers le nord et l’est (ci-dessous), peu d’éléments marquants en plus de ceux déjà visibles et mentionnés sur la première image. Les crêtes du Pilat se détachent nettement à l’horizon au centre, en revanche celles du Vercors, au-delà du Rhône, s’imaginent plus qu’elles ne se voient. Au premier plan à droite, la dépression des Boutières n’apparaît que très partiellement. Au-delà de la dernière image à la fin de cet article, nous reviendrons bien plus largement sur l’exceptionnelle concentration de sucs de toutes formes que l’on peut y admirer dans de futurs articles.
Deux détails méritent toutefois d’être isolés, même à la limite de la netteté globale du cliché. Ci-dessous, en direction du nord-nord-est, le rebord du plateau basaltique, profondément entaillé par la vallée de la Saliouse, montre nettement la superposition de 10 à 12 coulées, que la route qui remonte en direction du village de Saint-Clément (tout-à-fait à gauche) recoupe successivement. Avec un léger enrichissement en silice de la base vers le sommet, c’est un cas d’école de différenciation magmatique progressive sur lequel nous reviendrons de plus près d’ici quelques mois.
Vers le nord (ci-dessous), au-delà du village de Saint-Front, le massif du Meygal se termine au sud par deux jolis dômes, le Mounier (au centre) et la Tortue (à gauche), dont le nom vient du profil parfaitement évocateur que lui confère la présence, juste au nord, d’un petit dôme satellite qui constitue sa « tête ». Deux édifices sur lesquels nous reviendrons également d’ici quelques mois.
Pour terminer cet article, difficile de ne pas évoquer le plus illustre des dômes, le Gerbier de Jonc. Il est visible du sommet du Mézenc (ci-dessous), mais certainement pas sous son jour le plus flatteur. Il aura également droit à son article dans un futur plus ou moins proche. En revanche, faute de clichés, je ne reviendrai pas sur l’autre édifice visible au centre gauche de cette image. Le Suc de Sara est un dyke annulaire, certainement l’une des formes les plus originales (et volumineuses) qu’offre le volcanisme unique du Velay oriental.
Pour aller plus loin
Pour les marcheurs et randonneurs : un circuit autour du Mézenc proposé par Les Terres du Milieu. De nombreuses autres ressources similaires existent, vous les trouverez facilement sur n’importe quel moteur de recherche. Si vous souhaitez être accompagnés, vous pouvez aussi vous tourner vers Alexandre Aubry, un accompagnateur en montagne installé dans la région. Alexandre Aubry propose également une superbe galerie photos sur son site perso.
Sur les volcans du Massif Central en général, ce long mais excellent article tous publics de 2003, dont j’avais perdu la trace en ligne, mais que je viens fort opportunément de relocaliser. Le chapitre relatif au Velay oriental est en pages 27 à 30 :
Sur le volcanisme du Velay, par les deux pionniers des travaux modernes sur cette province, un article certes déjà ancien, mais qui est presque une bible – tout ce que j’ai pu dire sur le Velay dans le cadre de GéoLozère vient de là. On y trouve en particulier, en pages 31 à 47, de très nombreuses planches richement illustrées, auxquelles je ne manquerai pas de faire référence dans les futurs articles sur ce secteur :
Sans oublier la carte au 1/100 000 dont ce document est la notice.
Sur le massif du Mézenc : un compte-rendu de sortie du Groupe Géologique de la Haute-Loire dans le n° 50 de la revue Zircon (2021).
Sur le massif du Meygal : un compte-rendu de sortie du Groupe Géologique de la Haute-Loire dans le n° 49 de la revue Zircon (2020).
Le volcanisme phonolitique ardéchois vu du ciel : par Pierre Thomas, sur le site Planet Terre de l’ENS de Lyon.
La notice de la carte géologique du Monastier-sur-Gazeille, recouvrant la quasi-intégralité de l’ensemble volcanique méridional Mézenc – Boutières :
La notice de la carte géologique d’Yssingeaux, recouvrant la quasi-intégralité de l’ensemble volcanique septentrional Meygal – Lizieux :
* Imperfection humaine
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La semaine prochaine : La forêt de Huelgoat et les Monts d’Arrée
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