Lundi 17 Août 2026

La combe anticlinale de Séderon dans les Baronnies

Eclairé sous un angle idéal par les rayons du soleil couchant d’une fin Octobre, cet amphithéâtre est une vue en enfilade d’une vaste et très belle combe, creusée par l’érosion dans les assises jurassiques d’un pli anticlinal. C’est un superbe exemple d’un élément majeur de ce que l’on qualifie habituellement de « relief jurassien », pour évoquer les formes de paysages qui se développent dans les successions sédimentaires déformées par des plis. Certes, c’est bien dans le Jura qu’on trouvera la plus importante concentration de crêts et de vaux, de monts et de cluses, de ruz et de combes. Mais d’autres magnifiques exemples existent ailleurs en France, à commencer par le spectaculaire anticlinal de Dreuilhe – Lavelanet au pied des Pyrénées ariégeoises. Ou encore ici en Drôme provençale, dans le secteur des Baronnies plissées, qui s’étendent juste au nord de l’axe Mont Ventoux – Montagne de Lure, dont la masse sombre et vaguement inquiétante se profile à droite de cette image à l’horizon.

Point de prise de vue : 44.203 N, 5.51 E – Photo Laurent Massé.

Une combe, c’est une dépression creusée dans une succession de couches convexes vers le haut – ce qui est la définition d’un pli anticlinal. Profitant d’une brèche dans les formations plus dures du sommet – ici la barre de calcaires massifs du tithonien (Jurassique terminal, environ 145 millions d’années) qui forme falaise à gauche de l’image, l’érosion excave progressivement le dôme pour atteindre et dégager les couches beaucoup plus tendres de marnes noires du Callovien et de l’Oxfordien (Jurassique supérieur, environ 160 millions d’années) dans lesquelles s’étalent les prairies en fond de vallon. Pour prendre une image qui parlera à tout le monde, le résultat final est comparable à un œuf à la coque, dont subsistent des éléments de coquille plus durs et acérés en périphérie, entourant un cœur coulant.

Attention, si une brèche apparaît dans le rempart de la coquille, le jaune, liquide, s’échappe rapidement… et donc pour nous l’analogie s’arrête là : s’il y a bien une brèche dans notre rempart de calcaires, les marnes, bien que plus tendres, n’en ont pas profité pour s’échapper ! Cette brèche est ce qu’on appelle une cluse, creusée par une rivière à travers la muraille de calcaires durs de chaque flanc de l’anticlinal. Elle s’appelle la Méouge, descend des flancs de la Montagne d’Albion juste au sud, traverse la combe en droite ligne vers le nord, et rejoint le village de Séderon, invisible sur cette image mais blotti au pied des falaises calcaires tout à fait à la gauche. C’est d’ailleurs un bel exemple de ce que l’on qualifie d’« antécédence » ou de « surimposition » du réseau hydrographique : ce petit cours d’eau n’aurait pas pu percer un tel obstacle s’il n’avait pas existé avant la formation du relief. Il s’est progressivement enfoncé sur place en gardant son tracé initial, alors que les terrains alentour s’élevaient et se déformaient progressivement.

Une combe et trois cluses spectaculaires dans un pli dissymétrique

L’image haute définition LiDAR (Light Detection And Ranging) ci-dessous montre parfaitement cette combe anticlinale, en réalité bien plus longue que large. Les deux cluses nord et sud de la Méouge apparaissent clairement, ainsi qu’une troisième plus à l’est. Elle est creusée par la Saulce, qui draine la partie est de la combe (à l’arrière-plan de l’image) et s’écoule ensuite vers le nord en s’insinuant entre les deux arêtes de la Crête de Serrières (à l’ouest) et de la Montagne de Palle (à l’est).

Relief du terrain - MNT LiDAR HD - https://cartes.gouv.fr/explorer-les-cartes/ - © IGN

uCe que l’on devine également sur cette image, c’est la dissymétrie entre les deux flancs de la structure, liée au fait que la barre de calcaires blancs tithoniens, très nette et acérée au nord, disparaît sur le flanc sud, où l’arête qui borde la combe est moins abrupte et plus boisée. Cette disparition est liée au passage d’un accident majeur, le chevauchement frontal du chaînon Mont Ventoux – Montagne de Lure, d’orientation pyrénéenne, déjà évoqué dans le premier article de ce blog il y a quelques semaines. On voit le tracé de cette faille sur l’extrait de carte géologique ci-dessous, où il est d’ailleurs doublé par un second chevauchement d’orientation inverse, le chevauchement du Ventecul. Ce faisceau de fractures coïncide très exactement avec le flanc sud de l’anticlinal, débité en écailles, alors que la structure du flanc nord, peu disloquée, est très régulière.

Réalisé avec Visualiseur Infoterre - https://infoterre.brgm.fr/viewer/MainTileForward.do - © BRGM.

La vue 3D Google Earth ci-dessous, orientée comme la première image, montre également le passage du faisceau de failles sur le flanc sud de la structure anticlinale. La barre de calcaires tithoniens apparaît en bleu clair sur le flanc nord, alors que le fond de la combe est essentiellement tapissé d’éboulis, au sein desquels seules quelques fenêtres de marnes du Jurassique supérieur apparaissent (j’en profite d’ailleurs pour souligner une erreur sur la carte départementale harmonisée du site Infoterre (ci-dessus), où les éboulis sont représentés avec le même figuré que celui des calcaires bioclastiques du Barrémien). Cette vue 3D montre également (tout à fait en bas à gauche) le site d’où a été prise la première image, sur le rempart nord-ouest de la combe. C’est le petit observatoire CosmoDrôme – Claude Tavenier, au sommet de la Montagne de Bergiès.

Réalisé avec Google Earth Pro - scans des cartes géologiques au 1/5000 - © BRGM

La Montagne de Bergiès, un balcon sur les Baronnies méridionales

Pour accéder à CosmoDrôme, vous devrez, au col de Macuègne sur la D542, prendre la petite route d’accès juste au pied de la croix de Barret. Très étroite et vertigineuse, limitée à 30 km/h (mais qui aurait envie d’y rouler plus vite ?), elle offre de loin en loin des dégagements qui vous pemettront de croiser d’éventuels véhicules arrivant en face (c’est rare mais ça peut arriver). A mi-chemin, vous pourrez observer cette perspective sur la cluse de Séderon. Le village reste invisible depuis la route, en revanche on voit à gauche les affleurements de marnes noires du Callovo-Oxfordien affectées d’un ravinement caractéristique des roches tendres, et à droite la Crête de Serrières qui forme le rempart nord de la combe.

Point de prise de vue : 44.193 N, 5.5 E – Photo Laurent Massé.

Du même endroit, le flanc de la Montagne de Bergiès, coiffé des installations de CosmoDrôme, offre une coupe détaillée des assises de l’anticlinal de Séderon. A la base, et visibles tout-à-fait à droite, les marnes noires du Callovo-Oxfordien sont les niveaux les plus tendres, le jaune pour reprendre l’analogie de l’œuf à la coque. Sous l’observatoire, une trentaine de mètres de calcaires blancs du tithonien, dans le prolongement ouest de la Montagne de Palle et de la Crête de Serrières, constituent le reste de la coquille. Et entre les deux, des niveaux de dureté intermédiaire correspondent au blanc coagulé de l’œuf. Ce sont des alternances de marnes et de calcaires, dont la proportion tend à augmenter vers le sommet, datées de l’Oxfordien et du Kimmeridgien.

Point de prise de vue : 44.193 N, 5.5 E – Photo Laurent Massé.

Une fois arrivés au sommet, vous profiterez vers le nord d’un panorama époustouflant sur les Baronnies et le Diois. Vous verrez même les sommets du Vercors, du Dévoluy et des Ecrins. Mais ça, c’est pour un futur article dans quelques mois tant il y a de choses à dire et d’images à montrer. Pour l’heure, contentons-nous d’observer vers le sud, en commençant par les « Terres Noires » au pied de l’escarpement. Même à contrejour le matin, on devine clairement les ravines ou « badlands », localement dénommées « robines » ou « roubines », et si caractéristiques de ces formations au nord et à l’est dans tout le bassin vocontien et les préalpes de Digne.

Point de prise de vue : 44.203 N, 5.511 E – Photo Laurent Massé.

Au pied du chaînon Mont Ventoux – Montagne de Lure

Toujours en direction du sud, et au-delà de la barre de calcaires tithoniens de la Montagne de Bergiès vue de champ, la masse boisée de la Montagne d’Albion avance vers le nord le long du chevauchement Ventoux-Lure. A peine visible tout-à-fait à droite de l’image, un petit chicot de molasse miocène redressée à la verticale matérialise le passage de cet accident majeur, dont le déplacement vers le nord s’est poursuivi au minimum jusqu’à il y a une dizaine de millions d’années. Nous irons d’ici quelques mois voir ce détail de plus près.

Point de prise de vue : 44.203 N, 5.511 E – Photo Anne Laroche.

C’est au niveau de la Montagne d’Albion que l’altitude du chaînon Ventoux-Lure est la moins élevée. Il est d’ailleurs brièvement interrompu par le débouché du fossé oligocène de Sault dans le bassin miocène de Montbrun-les Bains, c’est la zone déprimée que l’on devine à mi-distance à droite, au pied de l’escarpement nord du Mont Ventoux. De CosmoDrôme, on voit d’ailleurs parfaitement au sud-ouest l’impressionnante muraille du flanc nord du Ventoux, au sommet dénudé, qui domine la vallée du Toulourenc.

Point de prise de vue : 44.203 N, 5.511 E – Photo Patrick Petit.

Et vers le sud-est, c’est le sommet également dénudé de la Montagne de Lure qui se détache. Tout aussi net et abrupt sur son flanc nord, il marque l’extrémité orientale de cette structure d’orientation et d’âge pyrénéens de plus de 60 km de longueur.

Point de prise de vue : 44.203 N, 5.51 E – Photo Laurent Massé.

Pour aller plus loin

Sur les formes caractéristiques du relief jurassien : avec des exemples de combes et de cluses dans le Jura.

Sur les formes de relief des chaines plissées : la page consacrée sur le site geol-alp.com, très riche malgré une mise en page vieillotte.

Sur la géologie des Baronnies : la page consacrée sur le site geol-alp.com.

Sur Séderon et la Montagne de Palle : la page consacrée sur le site geol-alp.com.

Sur l’histoire géologique de la ride Ventoux-Lure : par Michel de Saint-Blanquat, un chapitre de l’ouvrage « Le mont Ventoux. Encyclopédie d’une montagne provençale », sous la direction de Guy Barruol, Nerte Dautier et Bernard Mondon, paru en 2007 aux éditions Alpes de Lumière.

* Imperfection humaine

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La semaine prochaine : Le cirque de Chassagnes et la faille de Païolive en Ardèche