Lundi 24 Août 2026
Le cirque de Chassagnes et la faille de Païolive en Ardèche
En bordure du célèbre Bois de Païolive, l’ermitage Saint-Eugène de Chassagnes est perché au sommet de la Côte Saint-Eugène, falaise de calcaires jurassiques d’une centaine de mètres de hauteur qui domine le cirque et le village de Chassagnes, en rive droite du Chassezac. Au pied des Cévennes, c’est un nid d’aigle exceptionnel, sur le tracé de l’un des principaux accidents de la marge vivaro-cévenole, la faille de Païolive, que l’on suit sur une quarantaine de kilomètres depuis Aubenas au nord-est jusqu’au bassin houiller de Bessèges-Gagnières au sud-ouest. Pour atteindre l’ermitage, une petite marche d’un peu plus d’1 km sur un sentier facile vous permettra, après un arrêt sur les vestiges d’un ancien four à huile de cade, d’alterner points de vue sur l’édifice, le cirque, le Chassezac et le piémont cévenol, et incursions dans l’atmosphère fantastique du « bois des fées », parsemé de rochers évoquant un bestiaire pétrifié, dont les plus célèbres exemples sont l’Ours et le Lion, ou encore l’Eléphant.
Du même point d’observation, en l’occurrence un petit belvédère sur la droite du sentier à mi-chemin de l’ermitage, une vue plus large révèle l’intégralité – ou presque – du cirque de Chassagnes, dont le fond, tapissé d’alluvions quaternaires du Chassezac, est recouvert de vignes et de cultures. Sur la droite de l’image, on reconnaît l’ermitage, au sommet de la Côte Saint-Eugène dont la partie supérieure correspond aux alternances de calcaires et de niveaux grumeleux du Kimmeridgien (152 millions d’années). Plus bas sur la pente, sous les arbres, affleurent les calcaires lités de l’Oxfordien terminal (155 millions d’années), que l’on voit beaucoup plus clairement un peu plus loin, sur le coteau en rive gauche du Chassezac. Limitées par la faille de Païolive, ces formations du Jurassique moyen et terminal sont en contact anormal avec les grès du Trias supérieur (un peu plus de 200 millions d’années), qui correspondent aux zones boisées à la gauche de l’image, dominées par la petite butte témoin de Jurassique inférieur des Assions.
Le cirque de Chassagnes, un petit graben au pied de la faille de Païolive ?
Le cirque de Chassagnes pourrait, en première approche, évoquer un ancien méandre du Chassezac recoupé. Mais c’est très improbable, tous les méandres de la rivière à proximité étant nettement « surimposés » (c’est-à-dire encaissés sans modification de tracé dans les formations du socle et du Trias à l’amont, et dans les calcaires du Jurassique à l’aval). Par ailleurs, rien dans la morphologie du cirque en lui-même ne permet d’identifier un ancien méandre. Il faut donc chercher son origine ailleurs. Sur l’extrait de carte géologique ci-dessous, on voit clairement, en rive gauche (donc nord) du Chassezac un petit graben, limité à l’est par la grande faille de Païolive, et à l’ouest par un accident qui lui est parallèle et qui relève le compartiment des Assions. Cette petite faille n’est pas identifiée au sud du Chassezac, mais on voit que le cirque de Chassagnes est dans l’exact prolongement de ce graben.
C’est encore plus net sur la perspective Google Earth 3D ci-dessous, où l’on voit la faille de Païolive qui traverse toute la zone du nord au sud. Elle sépare à l’est les plateaux des Gras, correspondant aux calcaires jurassiques, au caractère aride et sans aucune habitation, des collines du Trias au nord-ouest, beaucoup plus densément peuplées et boisées. On voit nettement le petit graben précédemment évoqué entre cette faille et la butte des Assions, et dans lequel serpentent les méandres de la Rivière de Salindres. Le cirque de Chassagnes semble dans l’exact prolongement de cette zone déprimée. Par ailleurs, la côte Saint-Eugène, au caractère très rectiligne contrairement au rebord ouest du cirque, semble guidée par un accident. Ce pourrait être la faille de Païolive très proche, même si elle ne lui est pas exactement parallèle.
La faille de Païolive, un élément majeur de la marge vivaro-cévenole
Formée à partir de la fin du Trias en réponse à la distension du vieux socle varisque au moment de la dislocation de la Pangée, la marge vivaro-cévenole est structurée en un ensemble de blocs basculés, limités par des failles normales à pendage sud-est, dont la faille de Païolive est l’une des plus faciles à identifier. Mettant en contact des terrains plus anciens à l’ouest (Trias) et plus jeunes à l’est (Jurassique), c’est donc bien une faille normale, même si de nombreux rejeux successifs compliquent l’apparente simplicité de son fonctionnement. C’est dans le secteur de Lablachère, à quelques kilomètres au nord-est, que le rejeu vertical de cette faille semble atteindre sa valeur maximale : on peut l’estimer à environ 150 m.
Dans le cirque de Chassagnes (ci-dessous depuis l’ermitage), on voit le passage de la faille de Païolive malgré un angle d’éclairage non optimal. Au premier plan, donc à gauche, la falaise de calcaires à niveaux grumeleux du Kimmeridgien sur laquelle repose l’ermitage apparaît. Au second plan, au-delà de la faille qui passe dans le petit vallon à peine visible, on retrouve à la même altitude les marnes et calcaires de l’Oxfordien supérieur, jusqu’au-dessus du village de Chassagnes. Au vu des épaisseurs indiquées sur la notice de la carte géologique de Bessèges, on peut donc estimer un rejeu compris ici entre 100 et 130 m. Rapidement vers le sud, ce décalage vertical s’amortit, pour n’être plus que de quelques mètres au sud de Banne.
A l’horizon sur l’image ci-dessus, le sommet du Serre de Barre (911 m) marque l’extrémité sud-est du promontoire gneissique de la Cézarenque.
En chemin vers l’ermitage
Avant de rejoindre le départ du sentier, il faut faire un arrêt à l’ancienne gare de Chassagnes. Après avoir jeté un coup d’œil à la petite chapelle Sainte-Philomène, un premier panorama sur le cirque et l’ermitage s’offre à vous. Tout-à-fait à gauche, le Chassezac rejoint les gorges spectaculaires qu’il creuse à l’aval dans les calcaires du Jurassique supérieur (calcaires lités de l’Oxfordien terminal sur l’image ci-dessous). A cet endroit, à 125 m d’altitude, il a déjà parcouru une soixantaine de kilomètres depuis sa source sur le Moure de la Gardille en Lozère à 1425 m d’altitude, et dévalé 1300 m. Il lui reste encore 18 km à parcourir avant de rejoindre l’Ardèche à Sampzon à 93 m d’altitude.
Le début du sentier (chemin de Saint-Eugène) est à quelques kilomètres au sud sur la D901, près d’un pylone métallique. On peut y stationner facilement. Environ 200 m après le départ, cherchez à droite du chemin, à une dizaine de mètres, les restes d’un four à huile de cade, dont vous voyez le foyer ci-dessous. L’huile de cade (ou huile noire, ou goudron de genévrier) était obtenue par combustion incomplète du bois du genévrier oxycèdre. Tapissé de briques réfractaires (qui ont disparu ici), le foyer était recouvert, et l’huile s’échappait et était collectée par le bas. Utilisée depuis très longtemps pour ses propriétés antiseptiques et anti-inflammatoires, en particulier dans le traitement des dermatoses, humaines ou animales, l’huile de cade reste un produit d’utilisation courante en médecine et cosmétique naturelle. Au-delà de la ressource détaillée dont vous trouverez le lien à la fin de cet article, vous pourrez également consulter à ce sujet l’ouvrage de Laurent Porte « Fours à cade, Fours à poix dans la Provence littorale », paru en 1994 aux éditions Les Alpes de Lumière.
Tout au long du chemin, la vue sur la gauche s’ouvre, au-delà du cirque, sur les hautes crêtes du Tanargue à l’horizon (ci-dessous depuis l’ermitage). En rive gauche du Chassezac, on voit parfaitement la butte-témoin des Assions, dominée par la petite chapelle Sainte-Appolonie. Elle est facile à gravir, depuis un parking tout-à-fait à la gauche de l’image. On traverse au départ de vastes affleurements de marnes à fossiles pyriteux du Callovien inférieur, avant d’atteindre le sommet qui correspond aux assises calcaires de l’Oxfordien. Depuis la chapelle, on profite d’un très vaste panorama sur toute la marge vivaro-cévenole, ainsi que d’une jolie perspective sur le cirque de Chassagnes, l’ermitage et le Bois de Païolive.
Sur la droite du sentier, vous pouvez pénétrer à l’intérieur du lapiaz du Bois de Païolive. Développé essentiellement sur les niveaux du Jurassique terminal, il se repère facilement sur la vue Google Earth 3D plus haut. Je n’ai malheureusement pas de documents intéressants dans les archives de GéoLozère, mais vous trouverez de nombreuses images sur les différents liens que vous proposeront les moteurs de recherche, à commencer par ce très bel album photo. Et si le bois de Païolive est particulièrement renommé, les lapiaz dolomitiques couvrent de larges surfaces dans la région, toujours sur les mêmes niveaux du Jurassique terminal, depuis Saint-Paul le Jeune au sud jusqu’aux confins du Coiron au nord.
Quant à l’ermitage en lui-même, divers points de vue s’offrent à vous tout au long du sentier. On ne connaît pas sa date de fondation, mais certaines parties remonteraient au Moyen-Age. Détruit au cours des guerres de religion, il a été reconstruit au moins six fois. Revendu à plusieurs reprises après la révolution, et fortement dégradé, il fut restauré à partir de 1956. L’ermitage est habité depuis 1994 par le moine cistercien Jean-François Holthof, que l’on peut contacter via l’office de tourisme Cévennes d’Ardèche aux Vans pour une visite de l’édifice. On pourra y admirer de nombreuses fresques, restaurées depuis 1998. En dehors de ces visites, l’ermitage n’est pas accessible, mais l’on peut quand même atteindre une partie de la terrasse, de laquelle on peut profiter du panorama.
Pour aller plus loin
Sur l’ermitage Saint-Eugène de Chassagnes : une galerie photo sur le site Musée du patrimoine de France.
Sur l’ermite Jean-François Holthof : un article de Liza Tourman sur le média indépendant « La Relève et La Peste ».
Le site de l’association Païolive.
Sur le méga-lapiaz du bois de Païolive : par Matthias Schultz et Pierre Thomas, sur le site Planet Terre de l’ENS de Lyon.
Sur le bois de Païolive et les gorges du Chassezac : un article par Michel Carlué avec de nombreuses photos, sur « Regards – blog photographique biodégradable ».
Sur l’adaptation des chênes à l’environnement du bois de Païolive : un article détaillé et très illustré par Annik Schnitzler et Patrick Lenoble sur le passionnant site Histoires de Forêts.
Sur les fours à cade en Provence : une ressource très fouillée et très complète.
Sur le karst, l’écosystème et les sites préhistoriques de Païolive :
Sur le contexte géologique du karst de Païolive, en anglais :
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