Lundi 3 Août 2026

Les diatomites de Virargues-Foufouilloux dans le Cantal

A quelques kilomètres au nord de Murat, en bordure de la planèze de Chalinargues, une roche tout à fait singulière affleure sur une zone légèrement elliptique d’un peu plus d’1 km de diamètre. A l’origine largement masquée sous des moraines, cette roche de teinte très claire, contrastant avec les nuances plus foncées des basaltes et autres roches volcaniques environnantes, était connue de longue date puisqu’un lieu-dit « Terre Blanche » existe au sud immédiat du village d’Auxillac. Mais depuis la fin du 19e siècle, cette diatomite est très largement exposée et visible, car exploitée en carrières à ciel ouvert, dont deux sont actuellement en activité. Nous reviendrons plus tard sur l’origine et la nature de cette roche, originale à bien des égards, mais ce qui fait sa notoriété parmi les amateurs de fossiles, c’est sa grande richesse en restes végétaux, souvent extrêmement bien conservés. Sur cette image, on reconnaît en bas à droite ce qui ressemble à une feuille de châtaignier, et à gauche ce qui pourrait être une feuille de charme. Mais mes connaissances très limitées en botanique ne m’autorisent aucune certitude, et encore moins en ce qui concerne la longue feuille dont l’empreinte et la contre-empreinte sont apparues en séparant délicatement ce bloc de diatomite conformément à ses plans de stratification, très réguliers et très marqués.

Point d'échantillonnage : 45.127 N, 2.878 E – Photo Christian Garlenc.

On a également décrit de nombreux spécimens d’insectes dans les diatomites de Virargues-Foufouilloux. Mais si l’envie vous prend d’aller chercher par vous-mêmes de tels trophées, sachez quand-même que, en dehors des carrières dont l’accès est bien évidemment interdit au public, les zones où affleurent la diatomite sont extrêmement réduites. Et si d’aventure vous rencontrez quelques blocs épars à proximité de la chapelle Sainte-Reine, les quelques empreintes que vous pourrez y glaner risquent fort d’être difficilement identifiables, à l’image de l’échantillon ci-dessous. Mais pour le plaisir des yeux, vous pouvez vous rabattre sur les belles images disponibles dans les liens à la fin de cet article.

Point d'échantillonnage : 45.127 N, 2.878 E – Photo Christian Garlenc.

La diatomite, une accumulation de carapaces de micro-algues planctoniques

Le caractère le plus frappant de la diatomite est son incroyable légèreté, qui lui donne une consistance proche de celle de la magnésie bien connue des gymnastes. Elle doit ce caractère à une porosité très élevée, liée au fait qu’elle est constituée presque exclusivement d’une accumulation de carapaces d’algues unicellulaires planctoniques, les diatomées. Ces carapaces ou « frustules », constituées de deux valves emboîtées à la manière d’une boîte de camembert, sont constituées de silice amorphe. Elles présentent une grande variété de formes, qui ont en commun le fait d’être toutes extrêmement ornementées, perforées et ajourées. A la mort des organismes, l’accumulation des carapaces contient donc plus de vide que de silice, d’autant que les dépôts résultants sont généralement pauvres en argiles, et très peu compactés. Conséquence spectaculaire de cette forte porosité, la diatomite est une des rares roches qui flotte sur l’eau.

Apparues au Jurassique, les diatomées étaient d’abord exclusivement marines, mais elles ont colonisé le milieu continental après la crise biologique de la fin du Crétacé, à laquelle elles ont survécu. Dans le cas des diatomites de Virargues-Foufouilloux, on est bien dans un environnement lacustre, daté du Messinien (fin du Miocène, environ 5 millions d’années) grâce à des filons de basalte recoupant les niveaux les plus récents.

Pour reconstituer l’environnement de dépôt, il faut imaginer un lac, peut-être installé dans un ancien cratère d’explosion phréatomagmatique ou « maar » (aucun élément ne permet cependant de l’affirmer), au cœur des dernières coulées et tufs basaltiques du stratovolcan cantalien, alors au crépuscule de son activité. La zone où les diatomites sont présentes est soulignée par l’ovale en pointillé sur l’extrait de carte géologique ci-dessous, même si la zone d’affleurement (en rose vif) est nettement plus réduite, du fait de la couverture du gisement par les moraines glaciaires (en beige).

Réalisé avec Visualiseur Infoterre - https://infoterre.brgm.fr/viewer/MainTileForward.do - © BRGM.

Les cendres volcaniques et le ruissellement des versants déterminait une grande quantité de silice dissoute dans l’eau du lac, ce qui permettait la prolifération des diatomées. Quatre espèces sont dominantes à Virargues-Foufouilloux, Melosira, Cyclotella, Synedra et Coscinodiscus. Dans des eaux particulièrement calmes, les sédiments clairs riches en frustules, accumulés au printemps et en été, sont séparés par des niveaux plus sombres, plus riches en argiles, correspondant à l’automne et à l’hiver. Ces alternances annuelles, millimétriques et parfaitement visibles, sont dénommées « varves », et permettent d’ailleurs de mesurer le temps ; on estime ainsi qu’une cinquantaine de milliers d’années sont enregistrées à Virargues-Foufouilloux.

La diatomite, une roche aux multiples utilisations industrielles

Si l’on exploite la diatomite, ça n’est pas pour sa richesse en fossiles, mais parce que ce matériau presque exclusivement constitué de silice est très largement utilisé dans un vaste éventail d’applications. Son caractère abrasif a été exploité, en particulier dans la fabrication de la pâte dentifrice, mais les débouchés actuels concernent essentiellement l’industrie agro-alimentaire, où la diatomite est principalement utilisée comme produit clarifiant et filtrant pour les vins, bières, jus de fruits et huiles alimentaires. On l’utilise également comme additif dans les ciments, ainsi que comme produit de charge dans diverses peintures, ou encore en tant qu’absorbant, entre autres dans les litières pour animaux.

Plusieurs autres gisements de diatomite sont connus en France, essentiellement en contexte volcanique, en particulier dans le Cantal (planèze de Saint-Flour) ou sur le plateau du Devès (maar de Landos), mais seuls deux sont exploités, celui de Virargues-Foufouilloux dans le Cantal, et celui de la Montagne d’Andance au sud de Privas en Ardèche. Ce second gisement, installé avec certitude dans un ancien lac de cratère, est par ailleurs remarquable puisqu’on y a trouvé, en plus des restes de plantes et d’insectes, de nombreux batraciens, poissons et mammifères. Les plus belles pièces, dont l’exceptionnelle femelle gravide d’Hipparion mediterraneum, sont exposées au muséum de l’Ardèche à Balazuc. Quant aux sociétés qui exploitent les diatomites, elles sont au nombre de deux, Chemviron en Ardèche et dans le Cantal, et Imerys dans le Cantal uniquement.

L’exploitation de la diatomite à Virargues-Foufouilloux

Sur la perspective Google Earth 3D ci-dessous, orientée du nord-est vers le sud-ouest, on voit les deux carrières en exploitation actuellement, au premier plan celle de Foufouilloux nord-est (Chemviron), et au second plan celle de Foufouilloux sud (Imerys). L’étoile rouge, localisant les échantillons présentés au début de cet article, matérialise l’ancienne exploitation de Foufouilloux nord, en activité lors de notre premier passage en 2010, mais abandonnée et re-naturée lors de notre seconde visite en 2022. Vers l’arrière-plan, on devine la ville de Murat dans la vallée de l’Alagnon, et à l’horizon les sommets centraux du Cantal, dont le Plomb du Cantal à gauche.

Réalisé avec Google Earth Pro - scans des cartes géologiques au 1/50000 - © BRGM.

Les carrières de Virargues-Foufouilloux sont d’ailleurs parfaitement visibles depuis le sommet du Plomb du Cantal, comme sur l’image ci-dessous, qui présente la perspective inverse de la vue Google Earth 3D précédente. Au-delà des faubourgs de Murat, on voit la carrière de Foufouilloux nord-est, ainsi que, plus à droite, une zone de stockage du matériau extrait.

Point de prise de vue : 45.062 N, 2.761 E – Photo Patrick Petit.

Sur l’image suivante, prise lors de notre seconde visite en 2022, on voit la carrière de Foufouilloux sud, toujours exploitée actuellement.

Point de prise de vue : 45.123 N, 2.88 E – Photo Anne Laroche.

Sur l’image suivante, on voit la carrière de Foufouilloux nord en exploitation lors de notre premier passage en 2010. Sans contact préalable, nous avions été autorisés à y pénétrer ; c’est de cet endroit que proviennent les deux échantillons présentés au début de cet article.

Point de prise de vue : 45.127 N, 2.878 E – Photo Christian Garlenc.

Lors de notre seconde visite en 2022, à l’exception de quelques zones blanches tout-à-fait à droite de l’image, plus aucune trace visible de cette exploitation. Le processus de re-naturation nous a longuement été expliqué par un intervenant de la société Imerys, avec laquelle nous avions cette fois-ci pris contact en amont.

Point de prise de vue : 45.124 N, 2.879 E – Photo Patrick Petit.

Et presque par miracle, alors que notre interlocuteur insistait sur l’importance des points d’eau pour permettre à la faune sauvage de se réapproprier les lieux, une famille de cerfs (deux femelles, un daguet et un juvénile ?) est apparue à la gauche de l’image et a traversé l’ancienne carrière pour rejoindre le point d’eau à droite. Peu habitués à voir un groupe de géologues amateurs en gilets jaunes et casques de chantiers, ils se sont même arrêtés pour nous observer quelques instants avec curiosité. Sans aucun doute l’une des plus belles rencontres du séjour…

Point de prise de vue : 45.124 N, 2.879 E – Photo Patrick Petit.

Partie 1 : Morphologie, hydrologie et paysages

Partie 2 : Le socle et le volcanisme du Massif Central

Partie 3 : Histoire et construction du volcan

Pour aller plus loin

Sur les diatomées : sur le site Plankton Chronicles, produit par le CNRS, quelques belles images qui compenseront une rédaction à la syntaxe parfois approximative.

Sur la biologie des diatomées : par Cyril Langlois, un document précis et synthétique. Tout ce que vous n’avez peut-être jamais voulu savoir sur les diatomées mais que vous retiendrez certainement.

Sur la production et l’utilisation de la diatomite : un diaporama synthétique sur le site mineralinfo.

Sur l’activité extractive de la diatomite en France, pour les plus curieux, toujours sur le site mineralinfo, un rapport du BRGM beaucoup plus détaillé de 2018 :

Colin S., Charles N. et Lefebvre G. (2018). Mémento Diatomite. Rapport final. Rapport BRGM/RP-68326-FR, 64 p. 33 fig., 1 tab.

Sur les diatomites du Massif Central : par Pierre Thomas, sur le site Planet Terre de l’ENS de Lyon, un article détaillé, avec de nombreuses illustrations provenant essentiellement du site de la Montagne d’Andance dans le Coiron en Ardèche.

Sur la carrière de Virargues-Foufouilloux : un dossier de l’association ASNAT, avec quelques images de diatomées actuelles et de nombreuses images de fossiles récoltés sur le site.

Sur les fossiles de la carrière de Virargues-Foufouilloux : quelques belles images sur un topic dédié du GéoForum.

Sur le site et les fossiles de la Montagne d’Andance en Ardèche : sur sciences-nature.fr, une présentation du site et de quelques-uns des plus beaux spécimens qui y ont été trouvés, malgré quelques libertés avec la syntaxe, voire la nomenclature (les « pompes de pin » ??? !!!).

Le site du muséum de l’Ardèche à Balazuc, où sont exposés (entre autres) de nombreux fossiles de la Montagne d’Andance.

Sur l’exceptionnel fossile de femelle gravide d’Hipparion mediterraneum : la page consacrée sur le site du Muséum de l’Ardèche.

* Imperfection humaine

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La semaine prochaine : La haute vallée de la Borne, entre Cévennes et Montagne Ardéchoise